Non, le navigateur Brave n’est pas un exemple d’emmerdification logicielle

Vous allez dire que je m’acharne.

Mais je pense que le chroniqueur techno de La Presse, Alain McKenna, devrait penser à se reconvertir. Une suggestion : l’agriculture a besoin de bras.

Juste après une chronique lénifiante sur l’IA fantôme, M. McKenna vient en effet de livrer un brûlot consacré à Brave Origin, la version compacte du navigateur web Brave : L’emmerdification n’est pas un bogue | La Presse

Le chroniqueur voit dans ce nouveau fureteur un avatar de l’emmerdification logicielle.

C’est tellement faux que ça en devient gênant.

Voyons cela en détail.

1. L’emmerdification (ou merdification)

(Attention, c’est un jargon un peu technique 🙂 )

Pour l’auteur Cory Doctorow, l’emmerdification (enshittification) des logiciels/plateformes est une dynamique économique en plusieurs phases, rendue possible par des asymétries de pouvoir :

  1. Attraction : La plateforme offre un service de grande qualité à bas prix pour attirer les utilisateurs.
  2. Monétisation : une fois les utilisateurs captifs, la plateforme abuse d’eux pour servir ses clients professionnels (annonceurs, vendeurs).
  3. Extraction : la plateforme s’approprie la valeur générée par les deux groupes, dégradant le service à son niveau le plus bas possible pour maximiser ses propres profits.

2. Sur la publicité dans Brave

Pour l’auteur de l’article, Alain McKenna, le simple fait que Brave intègre une infrastructure publicitaire suffit à déclencher la suspicion, indépendamment de son niveau réel de nuisance.

Et certes, Brave contient un système particulier de publicités ciblées (Brave Ads), qui permet aux utilisateurs de toucher des (modestes) sommes d’argent (Brave Rewards).

MAIS…

Brave court‑circuite l’économie publicitaire classique des plateformes dominantes. Brave Ads fonctionne selon un modèle local‑first :

  • ciblage effectué sur l’appareil,
  • pas de profil centralisé d’utilisateur,
  • pas de revente de données comportementales.

De plus, Brave Ads et Brave Rewards sont désactivés par défaut. Enfin, leur fonctionnement est documenté, transparent et pédagogique. Celui qui active Brave Ads/Rewards peut le faire en toute connaissance de cause.

Il est indéniable que Brave réduit structurellement l’emmerdification subie par l’utilisateur, par rapport à Chrome, Edge ou Safari.

Si l’on définit l’emmerdification par la perte de contrôle, Brave est objectivement un progrès. Pour le dire simplement, concernant la publicité, Brave, c’est l’anti-Chrome.

3. Sur l’accumulation de fonctionnalités

Nombre de logiciels contiennent des fonctionnalités annexes qui, lorsqu’elles sont activées, peuvent finir par amoindrir les performances du logiciel qui les porte. On parle alors d’engorgement ou de « bloat« . Ce bloat ruine l’expérience de l’utilisateur devenu captif. Autrement dit, il l’emmerde.

Qu’en est-il de l’emmerdification sous Brave ?

Brave propose effectivement une grande variété de fonctionnalités annexes. Mais certaines sont désactivées par défaut. Et les autres peuvent être désactivées simplement.

Alain McKenna ne s’embarrasse pas de ces détails et voit dans les fonctionalités annexes de Brave un engorgement à la Google Chrome.

Or, cette comparaison est tout simplement malhonnête. Car Brave permet justement un « debloat » simplifié. À titre de comparaison, essayez de désencombrer Chrome, Monsieur McKenna. Allez-y, je vous regarde !

Cela signifie que Brave ne remplit pas les conditions structurelles d’une emmerdification, selon Cory Doctorow :

  • Brave n’a pas une position dominante.
  • Il n’y a pas de lock‑in fort (les données sont exportables et les standards ouverts).
  • L’utilisateur peut abandonner le navigateur sans coût significatif.
  • Les fonctions controversées (Ads/Rewards) sont désactivées par défaut.
  • Les fonctionnalités annexes activées par défaut peuvent être facilement désactivées : pas besoin de fork, ni de patch ; pas de perte des protections essentielles Brave Shields et anti-tracking.
  • Et pour simplifier encore les choses aux utilisateurs lambda, Brave propose une version native sans fonctionnalités annexes (Brave Origin).

Brave est le seul navigateur grand public basé sur Chromium qui accepte d’être utilisé contre son propre modèle économique, sans dégradation fonctionnelle !

Bref, prétendre que Brave est un symbole de l’emmerdification est une ânerie. Pire, c’est vider le concept d’emmerdification de toute valeur analytique.

4. Sur le prix de Brave Origin

Je cite Alain McKenna :

Ce navigateur dépouillé est offert sous la forme d’une mise à niveau de Brave, ou comme application indépendante. Il suffit de la télécharger. Oh, et il faut payer : 60 $ US (environ 80 $ CAN). Une seule fois, pour dix installations en tout, sur PC, sur mobile ou ailleurs. (…) Autrement dit, tous ceux qui en veulent moins devront payer plus. (…) Ce qui est nouveau, c’est que la version de base, plutôt que d’offrir un simple aperçu de ce que la version vendue au plein prix propose, en offre plus, sinon trop, et qu’il faut payer pour faire le ménage.

Trois remarques pour défoncer cet argumentaire :

  1. On peut aisément bénéficier du dépouillement de Brave Origin dans la version complète Brave. Il est en effet possible d’effectuer facilement un « debloat » de Brave sous Windows, MacOS et Linux . Sous Ubuntu, la procédure m’a pris moins d’une minute – et je ne suis vraiment pas un wizard de la ligne de commande.
  2. Brave Origin est gratuit sous Linux et peut être installé en lieu et place de Brave par une simple procédure dans l’interface utilisateur de Brave.
  3. La version payante de Brave Origin est un produit qui s’adresse uniquement aux utilisateurs de Windows/MacOS qui veulent profiter des protections de Brave, sans les fonctionnalités annexes, mais qui ne se sentent pas à l’aise pour aller jouer « à la main » dans les clés de registre ou la ligne de commande de leur système d’exploitation.

Alors, oui, pour ces utilisateurs-là, il y a un coût. Mais tenir à jour en parallèle une version supplémentaire du logiciel, cela a un coût. Et comme Brave doit bien payer ses développeurs et que, par définition, Brave Origin ne permet pas de tirer des revenus publicitaires, eh bien oui, le logiciel (sous Windows et MacOS) est payant.

Où est le scandale, Monsieur McKenna ?

5. Sur la protection de la vie privée

J’insiste sur ce point car, dans sa précédente chronique, Alain McKenna se voulait un chantre de la protection de la vie privée. Prenons-le donc au mot.

L’auteur traite ici le navigateur Brave comme s’il s’agissait d’un fureteur quelconque, ou d’un clone de Google Chrome.

Or, Brave n’est PAS un navigateur quelconque. Il est largement considéré comme l’un des navigateurs – voire LE navigateur – le plus respectueux de la vie privée de ses utilisateurs.

Quelques articles et vidéos qui en attestent :

Best Privacy-Focused Browsers of 2026: Brave, Firefox, Tor | PrivacyOn

Best Private Browsers in 2026 – Top 5 Ranked & Reviewed

What are the best private browsers in 2025?

Les MEILLEURS et les PIRES navigateurs pour la protection de la vie privée (classement 2026)

J’ai classé TOUS les navigateurs web en 2026 👑 (en 300 secondes)

J’ai testé 17 navigateurs pour la confidentialité ! (Liste complète des niveaux de confidentialité)

Brave bloque par défaut les publicités tierces, le traçage intersites (tracking cross‑site) et une grande partie de l’empreinte-navigateur (fingerprinting).

De plus, Brave repose sur Brave Core, un fork Chromium où le blocage est natif, non délégué aux extensions. En cela, il s’oppose frontalement à Manifest V3 (gestionnaire des extensions sous Chromium) et à sa neutralisation des bloqueurs de pubs.

C’est un point essentiel. Car la plupart des navigateurs basés sur Chromium ont accepté l’emmerdification imposée par Google. Alors que Brave l’a combattue activement.

Bref, Alain McKenna raconte (encore) n’importe quoi.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il se spécialise aujourd'hui dans la sécurité de l'information et la protection des renseignements personnels.

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