La loi américaine sur les armes à feu indétectables rate sa cible | 2/3

Introduction et sommaire de cette série

2ème partie – Comment détecter une arme indétectable ?

Aviation civileÉnoncer une interdiction ne suffit pas. Encore faut-il être capable de la faire respecter. Pour pouvoir réprimer les porteurs d’armes prohibées, il est impératif d’être en mesure de repérer ces armes. Seulement voilà : comment détecter des armes indétectables ?

Interrogé récemment par Le Figaro, le conseiller juridique de l’association Gun Owners of America, Michael Hammond, déclarait :

MichaelHammondguillemet_Les pistolets en plastique ne représentent pas une véritable nouvelle menace, pour un certain nombre de raisons. Les rayons X dans les aéroports permettent de détecter un pistolet en plastique, les rayons X dans les tribunaux le font aussi, donc dans ces circonstances, je ne suis pas sûr que cela constitue un vrai danger.

Oh, comme on aimerait que ce soit aussi simple !

Pour repérer des armes au point de contrôle préembarquement, les autorités ont développé divers processus de détection (2.1), lesquels recourent à différentes technologies ad hoc (2.2). Mais les plus efficaces d’entre elles ne peuvent être utilisées sur les passagers que si ceux-ci ont été spécialement sélectionnés à cette fin (2.3).

2.1 – Les processus de détection

Dans les aéroports occidentaux, la détection des objets dangereux en possession des personnes a lieu pour ainsi dire uniquement aux points de contrôle préembarquement des passagers. Elle s’effectue selon divers processus, exclusifs ou successifs selon les cas.

2.1.1 – Le contrôle primaire

Il s’agit là du premier (et très souvent du seul) processus par lequel passe tout passager avant d’entrer en zone réglementée d’un aéroport.

On distingue deux types de contrôle primaire.

2.1.1.1 – Le contrôle préembarquement standard (ou contrôle primaire par défaut)

C’est sans contredit le plus connu puisque la grande majorité des passagers de l’aviation civile y sont soumis. Les méthodes standard de détection utilisés dans ce cadre sont :

  • le portique de détection métallique,
  • le scanneur de bagage à main (ou bagage de cabine),
  • dans quelques rares aéroports, le scanneur corporel.
2.1.1.2 – Le contrôle primaire sur sélection

Il s’agit là d’un processus qui vise à contrôler une première fois la personne mais en utilisant des techniques plus intrusives et souvent plus longues à réaliser.

Pour ces raisons, ce processus ne s’applique qu’à une petite partie des passagers. Les façons de les sélectionner seront présentées au paragraphe 2.3.

Note : par abus de langage, ce processus est généralement englobé dans le vocable contrôle secondaire, car il utilise souvent les mêmes méthodes de détection. Mais il s’agit bien d’un contrôle primaire, c’est à dire un contrôle opéré en premier lieu sur le passager.

Durant ce processus, les méthodes de détection sont :

  • le scanneur corporel,
  • la palpation,
  • le détecteur de traces d’explosifs.

2.1.2 – Le contrôle secondaire

Le contrôle secondaire vise à l’application de techniques de détection plus intrusives sur les passagers (ou leurs biens) en cas de survenance d’une alarme lors du contrôle primaire.

Durant ce processus, les méthodes de détection sont :

  • la palpation,
  • le détecteur de métaux portatif,
  • le détecteur de traces d’explosifs,
  • plus rarement le scanneur corporel.

2.1.3 – Le contrôle tertiaire

Dans certains aéroports, des passagers peuvent être l’objet d’une troisième phase de contrôle par des moyens encore plus intrusifs. C’est notamment le cas lorsqu’une alarme survenue au contrôle primaire n’a pu être expliquée lors du contrôle secondaire. On peut alors considérer être en présence d’un individu suspect.

Les cas les plus fréquents se produisent en contexte de contrebande via les cavités naturelles du corps humain (par exemple ingestion de « boulettes » de drogue ou dissimulation rectale de lingots d’or).

Le contrôle tertiaire (Il s’agit là d’un terme non officiel) est supervisé par la police ou les douanes, selon que le contrôle a lieu au départ ou à l’arrivée.

2.2 – Les techniques de détection

2.2.1 – Le portique de détection métallique

archeLe portique est constitué d’une arche dans laquelle du fil électrique est enroulé en bobine. Le courant qui y circule crée un champ électromagnétique. Dès lors, tout objet métallique entrant dans l’arche perturbe ce champ et fait varier l’intensité du courant. Cette variation est alors signalée par une alarme.

Qu’advient-il lorsqu’une arme en plastique passe dans cette arche ? Rien, et c’est bien la moindre des choses. Et même si une petite pièce métallique y passait (comme c’est le cas du percuteur des modèles Liberator – voir § 1.3), le niveau de tolérance du système empêcherait l’alarme de retentir. Il en va de même, par exemple, des rivets de vos blue jeans.

Et c’est un problème majeur. Car toute personne malintentionnée disposant d’une telle arme peut la glisser dans une des poches de son pantalon et passer à travers le portique sans déclencher d’alarme. Si l’arme est trop volumineuse, elle peut être passée impunément dans ces mêmes poches en pièces détachées.

Qu’en est-il des munitions ? Elles sont certes composées en partie de métal. Mais depuis quelques années, il existe des munitions composées en grande partie de polymères. La balle proprement dite est faite d’un mélange de cuivre et de polymère et seule l’amorce de la cartouche est véritablement en métal. Ce qui diminue considérablement la masse de métal d’une munition, la rendant très difficile à détecter. De fait, un paquet de plusieurs de ces munitions pourrait passer sans encombre dans les portiques de détection métallique.

2.2.2 – le scanneur à bagage de cabine

 x-raySi certaines pièces de l’arme s’avèrent trop volumineuses pour tenir discrètement dans les poches d’un pantalon, elles pourront être placées dans le bagage à main du malfaisant. Seront-elles pour autant découvertes par le scanneur ad hoc ? Rien n’est moins sûr.

Ce scanneur est un appareil de type rayons X. Il visualise l’intérieur des bagages à main, des manteaux, des chaussures, mais aussi de tous les objets métalliques que les passagers ne peuvent pas passer à travers l’arche de détection (sous peine de déclencher une alarme).

L’appareil fait apparaître clairement la densité et la forme des objets ainsi que celles de leurs composants. Mais le problème ne vient pas de la machine. La faille vient de l’humain qui l’opère. En effet, la difficulté de détection visuelle par les agents de contrôle a été largement documentée dans diverses études scientifiques (12). Et on ne compte plus les cas où un agent de contrôle a laissé passer un couteau, des feux d’artifice, une arme à feu traditionnelle ou tout autre objet interdit qu’il n’avait pas reconnu sur l’écran du scanneur.

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Cela dit, un terroriste ou un criminel ne peut pas compter sur le fait que, lorsqu’il se présentera au point de contrôle, l’agent va commettre une erreur aussi grossière.

En revanche, on sait que le taux de détection chute dramatiquement lorsque l’arme à feu traditionnelle est placée en pièces détachées dans un bagage à main.

Et on peut estimer que les résultats seraient encore pires s’il s’agissait pour l’agent de contrôle d’identifier visuellement les pièces constituant des armes d’un nouveau genre.

Le scanneur à bagage à main demeure un appareil fiable, à condition que les agents de contrôle soient convenablement formés à la reconnaissance des armes et des pièces d’armes à feu en plastique. On en est encore bien loin.

2.2.3 – Le scanneur corporel

Body-ScannerCet appareil permet de visualiser les objets placés contre le corps du passager, mais dissimulés par ses vêtements. Une arme à feu en plastique peut-elle être détectée de la sorte ? Tout-à-fait. Dès lors qu’elle est placée au contact du corps.

Le scanneur corporel demeure donc une technique efficace pour repérer les armes à feu non métalliques dissimulées sur le corps… du « terroriste du dimanche » .

Car malheureusement, les vrais malfaisants (comprenez : ceux qui se renseignent un minimum avant d’agir) connaissent depuis plusieurs années les faiblesses du système. Comme je l’expliquais dans un précédent article, elles ont été largement démontrées, notamment :

  • par un article universitaire,
  • par un chercheur autrichien sur un plateau de télévision en Allemagne,
  • par un ingénieur informatique américain, directement sur un vrai point de contrôle.

Les scanneurs corporels ont commencé à fleurir dans les aéroports du monde au lendemain de la tentative d’attentat d’un jeune Nigérian, Umar Farouk Abdul Muttalab, en décembre 2009. Pour ce faire, il avait tenté de faire détoner en plein vol une charge d’environ 300 g d’explosif plastique qu’il avait montée à bord, dissimulée dans ses sous-vêtements, dans le renflement derrière ses testicules.

CT  MET-AJ-NEW-BODY-SCANNER-1023Le scanneur corporel était dès lors présenté comme la panacée pour détecter les explosifs ainsi dissimulés. Bel exemple d’intoxication politico-médiatique. Il y a en effet de fortes raisons de penser que, en raison de son emplacement, la charge de penthrite aurait totalement échappée à un éventuel scanneur corporel.

De fait, un malfaisant un tant soit peu déterminé pourrait tout-à-fait dissimuler ainsi au scanneur certaines pièces d’une arme en plastique.

Il en irait de même d’autres cavités naturelles du corps humain telles que le rectum, mais aussi le sillon entre les fesses ou un important bourrelet de graisse abdominale (maintenus serrés sur l’objet dissimulé par du ruban adhésif).

Le scanneur corporel est donc un appareil efficace pour détecter des armes en plastique. Mais sous certaines conditions seulement.

2.2.4 – La palpation

palpationElle ne doit pas être confondue avec une fouille. La palpation consiste à tenter de repérer des objets suspects en touchant la surface du corps du passager à travers ses vêtements. La TSA a mis en place depuis quelques années un processus de palpation renforcée, permettant aux agents de contrôle de toucher des parties plus intimes du corps humain. Mais une telle opération ne garantit pas pour autant qu’une arme à feu dissimulée sera découverte à cette occasion.

Le cas le plus parlant est certainement, là encore celui d’Umar Farouk Abdul Mutttalab. Avant de monter dans l’avion à Abuja (Nigéria) le jour de l’attentat, il avait subi une palpation classique qui n’avait rien révélée… En aurait-il été autrement avec une palpation renforcée ? Pas certain, comme l’explique fort bien cet ancien policier américain.

2.2.5 – La détection de traces d’explosif

etdActuellement, elle s’opère le plus souvent via un bâton au bout duquel est inséré un tissu spécial. Celui-ci est frotté sur les mains du passager ainsi qu’à l’extérieur et à l’intérieur des bagages à main. Le morceau de tissu est ensuite placé dans une machine analysant les particules collectées.

Ce système présente plusieurs faiblesses :

  • Tout d’abord, il faut noter que ce tissu est passé dans des endroits où on ne cacherait pas une arme ni ses cartouches car elles seraient déjà détectées par un autre système du contrôle primaire : le scanneur à bagage de cabine.
  • Ensuite, ce type d’appareil de détection produit beaucoup trop de faux positifs, c’est à dire qu’il déclenche des alarmes pour de mauvaises raisons. Cela s’explique par sa trop grande sensibilité : il réagit à des doses infinitésimales de produits considérés comme de possibles composants d’un engin explosif. Or, ces produits se retrouvent ailleurs que dans des explosifs. Ainsi, les fertilisants, avant d’être utilisés comme explosifs, ont été utilisés pour… fertiliser des champs – et ils le sont toujours. Et si votre voisin a fertilisé sa pelouse peu avant que vous ne vous rendiez à l’aéroport, des particules de produit chimique vont se retrouver sur vos mains, vos vêtements et vos bagages. Faux positif en perspective.
  • Quid de ce système pour détecter les armes en plastique imprimées en 3D ? Si l’on utilise une telle arme, elle sera très certainement neuve et ne sera jamais entrée en contact avec de la poudre de cartouche. La personne qui la manipulera ne récoltera donc pas de traces de poudre sur les mains.
  • Enfin, qu’en est-il des cartouches elles-mêmes ? La parade est aisée : il suffit d’empaqueter les munitions avec des gants jetables (ou faire empaqueter les munitions par une autre personne) et de les dissimuler ensuite sur sa personne.

2.2.6 – Le scanneur à rayons X

x-ray-drug-pelletsEn plus de méthodes alternatives disponibles lors du contrôle primaire et secondaire, le contrôle tertiaire va jusqu’à l’utilisation d’un scanneur à rayons X (voire d’un CT Scan). Généralement, la personne est prise en charge par les autorités compétentes qui la conduisent à l’hôpital. Mais certains aéroports internationaux, particulièrement touchés par des activités de contrebande se sont dotés de tels appareils pour accélérer la détection.

Il s’agit là de la technologie la plus efficace pour détecter des objets prohibés sur et dans le corps des personnes (on l’utilise d’ailleurs pour sécuriser divers établissements pénitentiaires). Mais c’est aussi la plus intrusive. On ne saurait donc l’utiliser pour déclencher une alarme de prime abord, mais seulement pour valider une suspicion déjà bien établie (soit par des alarmes déclenchées par d’autres moyens de contrôle, soit sur la base de renseignements).

2.3 – Les méthodes de sélection des passagers

Théoriquement, un porteur d’arme à feu en plastique peut donc contourner aisément le contrôle primaire par défaut.

En pratique, la confirmation nous en a été donnée par un journaliste du Daily Mail qui est parvenu sans encombre à introduire un modèle Liberator dans le Shuttle (train à grande vitesse entre Londres et Paris), au nez et à la barbe des contrôles de sûreté (détecteur de métaux et scanneurs à bagages) de la gare ferroviaire.

Les méthodes de détection des armes en plastique s’avèrent largement inefficaces.

Le seul espoir (je dis bien espoir, car rien n’est acquis) de détection réside dans le fait que le passager porteur de l’arme passera par un autre processus de contrôle que le contrôle primaire par défaut. Il ne s’agit certes pas d’une panacée (on en est même loin) mais cela permettrait tout de même de repérer un certain nombre d’individus potentiellement dangereux car porteurs d’une arme en plastique.

Le problème réside bien sûr dans le fait que ces contrôles sont plus intrusifs, donc plus longs à réaliser que le contrôle primaire par défaut. Compte tenu du flux croissant de voyageurs et de la longueur des files d’attente aux points de contrôle, il est évident que tout le monde ne peut pas y être soumis. Dès lors, on ne peut sélectionner qu’une minorité de personnes. Comment opérer cette sélection de sorte qu’elle permette de détecter un maximum de malfaisants porteurs d’armes à feu en plastique ?

Les trois principales méthodes de sélection des passagers sont :

  • les bases de données gouvernementales : comme je l’expliquais dans cet article, ce système est voué à l’échec en raison :
    • du nombre croissant de faux positifs qu’il génère
    • et de la possibilité de la contourner pour un groupe ou un individu déterminé ;
  • la sélection aléatoire : son efficacité alléguée est un mythe qu’il est aisé de démonter – comme je le fais régulièrement lors de mes formations – et comme je l’expliquais précédemment ;
  • la détection comportementale : il s’agit là selon moi de la seule technique de sélection véritablement efficace. Paradoxalement, c’est celle qui est la moins utilisée et la plus sévèrement critiquée de tous bords, sous prétexte que les outils utilisés ne sont pas scientifiquement prouvés :
    • allez donc dire ça en Israël, où a été développé le concept et où on l’applique depuis 40 ans sans déplorer la moindre victime du terrorisme en contexte d’aviation civile.
    • j’attends toujours de lire une étude scientifique prouvant l’efficacité de la détection aléatoire ou par base de données gouvernementale. Mais c’est une autre histoire…

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Pour résumer, nous dirons que les méthodes de détection des armes en plastique s’avèrent largement inefficaces :

  • le contrôle primaire traditionnel n’est d’aucune utilité face à des malfaisants minimalement renseignés ;
  • le contrôle primaire sur sélection, pour sa part, permettrait de déclencher une alarme que le contrôle secondaire pourrait expliquer en découvrant ces armes ;
  • malheureusement, les méthodes de sélection aujourd’hui en vigueur dans les aéroports s’avèrent largement inadéquates. Et le changement de paradigme n’est pas pour demain…

Bref, comment détecte-t-on les armes indétectables ? Très difficilement.

La loi américaine sur les armes indétectables ne servirait donc à rien ? Ah, si seulement il en était ainsi…

3ème partie – Une loi qui aggrave la situation >>>

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l’intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l’aviation civile. Il est aujourd’hui analyste en sécurité de l’information et en renseignement d’entreprise.

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