Prenez-vous en à la Scientologie… mais seulement pour de bonnes raisons

En toute fin d’année 2012, on apprenait que la justice belge s’apprêtait à engager des poursuites contre l’Église de scientologie de Bruxelles pour (excusez du peu…) :

  • exercice illégal de la médecine,
  • escroquerie,
  • extorsion,
  • faux et usage de faux,
  • violation de la vie privée et
  • organisation criminelle.

Voilà une nouvelle dont je ne peux que me réjouir, puisque le dossier de l’accusation reprend différents aspects de mon travail universitaire déjà entérinés par la justice française. On ne saurait donc me considérer comme un ardent défenseur de l’Église de scientologie (et ce blogue m’en est témoin). Pour autant, quelques jours avant que cette nouvelle ne tombe, j’ai été choqué par le traitement que la justice et l’administration anglaises réservent à un couple de scientologues.

Bien que, au Royaume-Uni, le mariage religieux soit légal, Alessandro Calcioli et Louisa Hodkin, deux scientologues londoniens, se sont vus récemment refuser par la Haute Cour de Londres la possibilité de se marier religieusement dans la chapelle de l’église de scientologie de la City. En fait, rien n’empêcherait les fiancés de se marier civilement, à la mairie, puis de tenir une bénédiction à leur chapelle de scientologie. Mais il leur est interdit de se marier religieusement en scientologie.

Une loi de 1855, le Places of Worship Registration Act – applicable en Angleterre et au Pays de Galles -, dispose en effet que les mariages religieux ne peuvent être célébrés que dans des lieux de culte dûment enregistrés auprès de l’officier de d’état-civil. Or, à Londres, ce dernier refuse cet agrément à la chapelle de l’église de scientologie de Londres-centre ; il se retranche derrière une décision rendue par la Cour d’appel en 1970 dans un cas identique, l’affaire Sergerdal. La juridiction avait statué à l’époque :

Sur le fondement des articles 2 et 3 de la loi de 1855 sur l’enregistrement des lieux de culte, les termes « lieu de rassemblement pour la pratique d’un culte religieux » évoquent un endroit principalement destiné à accueillir des personnes rassemblées en congrégation pour vénérer Dieu ou une autre déité ; ils n’évoquent pas un bâtiment utilisé en grande partie pour dispenser un enseignement relatif à une philosophie de la vie humaine, comme la scientologie. (…)

Selon moi, les preuves indiquent que le type de cérémonie qui se tient le dimanche après-midi dans cette chapelle du Manoir de Saint Hill est une cérémonie d’enseignement de la doctrine d’une organisation particulière ; mais on ne peut pas décemment décrire une telle cérémonie comme constituant un culte. En conséquence, je reconnais qu’il n’a pas été démontré que cette chapelle est un lieu de rassemblement au fin de la pratique d’un culte religieux.

On the true construction of SS 2 and 3 of the Places of Worship Registration Act 1855, the words ‘place of meeting for religious worship’ connote a place of which the principal use is for people to come together as a congregation to worship God or do reverence to a deity, and they do not include a building used largely for instruction in a philosophy of human life, e.g. Scientology (…)

In my judgment, the evidence indicates that the sort of ceremony which takes place on a Sunday afternoon in this chapel at Saint Hill Manor is a ceremony of instruction in the tenets of this particular body, but it is not a ceremony which can be properly described as constituting worship, and consequently I agree that it has not been established that this chapel is a place of meeting for religious worship.

Soit dit en passant, à ce compte-là, les bouddhistes ne devraient pas avoir le droit de se marier religieusement dans leurs temples…

En octobre dernier, devant la Haute Cour, le représentant de l’Officier d’état-civil de Londres, James Strachan, avait ainsi déclaré :

Il ne s’agit pas [pour l’officier d’État-civil] de décider si la scientologie est ou non une religion, ou si elle est est ou non fondamentalement déiste. (…) Les « éléments essentiels » du culte religieux sont absents des assemblées de scientologie.

It is not a conclusion as to whether or not scientology is a religion, or whether it is inherently theistic or otherwise. (…) « Essential ingredients“ of religious worship are absent from scientology meetings.

Et la Haute Cour de décider en décembre :

Selon moi, il n’y a pas eu de modification significative dans les croyances des scientologues ou dans leurs offices depuis la décision [Segerdal], [laquelle], en l’absence de changement majeur dans la façon dont les scientologues rendent leur culte, m’oblige à confirmer qu’ils ne pratiquent pas un culte.

In my judgment there has been no significant change in the beliefs of Scientologists or in their services since (the Segerdal) decision, (That ruling), in the absence of a significant change in the way Scientologists worship, still binds me to hold that they do not worship. »

Les mariages religieux en scientologie demeurent donc proscrits en Angleterre et aux Pays de Galles. Point, à la ligne.

Pourtant, l’avocat de Louisa Hodkin a fait valoir devant la Haute Cour que, depuis l’affaire Segerdal, jugée quelque 42 ans plus tôt, la liturgie scientologique a nettement évolué. Et c’est indéniable ! À l’époque, la scientologie n’avait encore de religion que le nom.

À l’origine (1949), le fondateur de la scientologie, l’Américain L. Ron Hubbard, avait développé la Dianétique, un succédané de psychanalyse. Il y ajouta un volet spirituel quelques années plus tard, lorsqu’il voulu implanter son organisation en Californie. Cet État était en effet connu pour être plus ouvert aux nouvelles spiritualités qu’aux théories pseudo-scientifiques. C’est ainsi que naquit en 1954, à Los Angeles, la première église de scientologie. Le corpus religieux de l’organisation se limitait alors à la portion congrue. Tout au plus mentionnait-on dans le dogme que la scientologie avait trait à la huitième dynamique, celle de l’Être suprême.

C’est dans ce contexte de religiosité quasi-inexistante qu’est survenue l’affaire Segerdal. Or, en 1969, suite à la décision de première instance et à une campagne médiatique hostile, L. Ron Hubbard décida de laver l’affront : en effet, on avait refusé à Michael Segerdal le droit de se marier dans la chapelle du Manoir de Saint Hill, dans le Sussex, qui était à l’époque la Mecque de la Scientologie. C’est dire si la religion hubbardienne était crédible… Ainsi, suite à l’affaire Segerdal (et un an avant la décision d’appel qui la confirmera), Hubbard lança une vaste opération visant à donner à son organisation toutes les apparences d’une religion.

La directive interne fondatrice de cette nouvelle orientation est la lettre de règlement du 12 février 1969, intitulée Religion, reproduite ci-dessous :

Cette orientation sera poursuivie pour permettre à l’Église de scientologie d’obtenir des exemptions fiscales. Comme ce fut le cas aux États-Unis en 1993.

Aussi me direz-vous : « La preuve est faite : la religion de scientologie est une fumisterie.» C’est le point de vue de nombreux apostats, dont Arnaldo Lerma et Roger Gonnet. Si je comprends parfaitement leur point de vue, je ne le partage pas pour autant.

Que l’on poursuive en justice les scientologues qui commettent des infractions. Mais qu’on laisse en paix ceux qui veulent se marier !

En effet, que la religion de scientologie ait été ou non créée pour de sombres desseins ne signifie pas ipso facto qu’elle soit une imposture aux yeux de ses pratiquants. Car depuis des décennies, dans les chapelles de scientologie partout dans le monde, on célèbre des baptêmes, des mariages et des funérailles, en plus des offices dominicaux. Et l’on ne me fera pas croire que ces cérémonies sont organisées dans le seul but de donner le change, au cas où un inspecteur du fisc viendrait faire un contrôle inopiné ! D’autant plus qu’elles ont toujours lieu dans les pays qui ont déjà accordé des exemptions fiscales à l’Église de scientologie.

Donner une fausse apparence de religion pour tromper une personne et ainsi obtenir d’elle un avantage particulier pourrait être considéré comme une escroquerie. Mais quid d’un mariage ? Quel est le préjudice dont parle l’article 313-1 du Code pénal français ? Même si la volonté du fondateur était des plus prosaïques, il semblerait qu’avec le temps, les scientologues y aient trouvé leur compte sur le plan spirituel.

On pourra avancer que, lors des offices dominicaux, les bancs des chapelles de scientologie sont clairsemés. Je répondrai qu’au Québec, depuis des décennies, on convertit (sans jeu de mots) les églises en logements de luxe. Cela signifie-t-il pour autant que le catholicisme n’a plus aucune légitimité ?

On pourra rétorquer qu’un office religieux scientologique est d’une affligeante platitude. Mais on pourrait tout aussi bien dire la même chose d’une messe catholique post-Vatican II pratiquée en dehors d’une flamboyante cathédrale gothique ou d’une pittoresque chapelle romane.

Mariage à l’église de scientologie de Rome

Un mariage religieux doit-il donc obligatoirement être célébré dans un lieu fastueux et historiquement teinté de spiritualité ?

Dans ce cas, comment expliquer qu’une autre loi britannique de 2005 est venue autoriser les mariages célébrés dans les locaux approuvés par les autorités locales tels… des hôtels, des manoirs et même des pubs, des terrains de football et des distilleries ?

Et comment justifier le fait que le propre frère d’Alessandro Calcioli se soit marié légalement à l’Église de scientologie d’Édimbourg ? L’Écosse n’est pas l’Angleterre ? L’argument est un peu court.

Les connaisseurs pourraient également objecter que le mariage en scientologie est soumis aux aléas de la deuxième dynamique (celle du couple), qui conduit les scientologues à changer d’époux dès qu’ils ne sont plus en phase (notamment en termes de progression sur le Pont vers la Liberté totale). Mais c’est oublier que l’institution du mariage ne se porte guère mieux hors scientologie. Ainsi, chaque année, en Angleterre (toutes confessions confondues), pour deux mariages célébrés, un divorce est prononcé. Doit-on pour autant interdire le mariage sous prétexte qu’il ne signifie plus grand chose ?

À la base de cette affaire, je vois pour ma part le syndrome du petit fonctionnaire : conscient de la controverse entourant l’Église de scientologie, l’Officier de l’état-civil de la Ville de Londres ne veut pas prendre le risque de reconnaitre la chapelle de scientologie comme lieu de culte, de peur de voir se cristalliser sur sa personne les réprobations du public et éventuellement de perdre son poste sous la pression médiatique. On voit d’ici la une des tabloids : City approves cult premises as place of worship. Des carrières administratives ont été défaites pour moins que ça.

La Haute Cour ne se mouille pas non plus et renvoie la patate chaude à la Cour suprême. Le courage civique n’est pas la vertu la mieux distribuée dans la perfide Albion.

Au bout du compte, le message est clair : si vous êtes adepte d’une religion controversée, vous n’avez pas le droit de vous marier selon vos convictions. Que voilà un beau jugement de valeur de la part des juges et hauts fonctionnaires.

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On peut condamner les groupes terroristes qui tuent des innocents au nom d’Allah. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faille vouer l’Islam aux gémonies.

On peut conspuer les errements de la haute autorité chrétienne à l’époque de la Sainte Inquisition ou, plus près de nous, les actions terroristes contre les cliniques pratiquant l’avortement. Mais il ne viendrait à l’esprit de personne de se référer à ces errements pour condamner le Christianisme dans son ensemble.

Pareillement, on peut (et on doit) poursuivre en justice des scientologues et les organisations auxquelles ils appartiennent en raison des actes illégaux qu’ils commettent. Mais cela ne signifie pas que toute la pensée scientologique soit à jeter au feu.

Bref, on peut reprocher bien des choses à l’Église de scientologie. Comme je l’ai démontré dans ma thèse, ce ne sont pas les infractions qui manquent.

Mais on peut tourner le problème dans tous les sens : la scientologie est une religion. L’Église de scientologie est une église. Et une église n’est certainement pas au-dessus des lois. Mais au nom du principe d’égalité, un scientologue a autant le droit de se marier religieusement dans la chapelle de scientologie de Londres-centre qu’un anglican à Westminster Abbey.

Dans sa décision de décembre dernier, la Haute Cour de Londres a toutefois reconnu à Louisa Hodkin le droit de porter l’affaire devant la Cour suprême. Il ne reste plus qu’à espérer un revirement de jurisprudence. Car dans le cas contraire, l’organisation de L. Ron Hubbard ne manquera pas de crier à la persécution religieuse. Et vous savez quoi ? Elle aura raison.

Que l’on poursuive en justice les scientologues qui commettent des infractions. Mais qu’on laisse en paix ceux qui veulent se marier !

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

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