L’obsession technologique des autorités américaines – Le syndrome de la chaussure piégée

Jeudi dernier, une dépêche de l’AFP faisant état du discours prononcé le jour même, à Las Vegas, par Mme Janet Napolitano, Secrétaire à la sécurité intérieure des États-Unis, devant un parterre de gestionnaires de l’industrie du transport et du tourisme.

Elle y a déclaré que les bombes dissimulées dans les chaussures constituent encore et toujours une menace pour l’aviation civile. Elle a ajouté que son ministère cherche  activement une solution technologique à ce problème. Mais qu’en attendant, les voyageurs devront continuer à ôter leurs chaussures pour les faire scanner au point de contrôle préembarquement des aéroports.

Et d’asséner péremptoirement :

It’s a technological problem.

Cette petite phrase, totalement erronée, est lourde de sens. Elle révèle que, pour les autorités américaines, la sureté de l’aviation civile est avant tout, encore et toujours, une question de technologie :

Pour les Américains, c’est clair : La technologie nous sauvera tous. Et le cas des chaussures piégées s’avère véritablement emblématique de cette dérive.

L’attentat du vol AA63

Le premier attentat à la chaussure piégée dans un avion de ligne a été perpétré le 22 décembre 2001, à bord du vol 63 d’American Airlines reliant Paris à Miami, avec 183 personnes à son bord. Il était l’œuvre d’un musulman britannique, Richard Reid, arrêté in extremis par les agents de bord et les passagers du vol.

Depuis ce jour, au contrôle préembarquement des grands aéroports internationaux, les passagers ôtent leurs chaussures pour les faire scanner avec leurs bagages à main.

Mais il existe des exceptions. La plus notable est très certainement l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv. Il s’agit pourtant du principal aérodrome d’Israël, le pays démocratique le plus ciblé par le terrorisme. Et cette exception est d’autant plus remarquable qu’à l’origine :

  • l’attentat de Richard Reid était destiné à un avion d’El Al, principale compagnie aérienne du pays ;
  • les Israéliens l’avaient alors immédiatement repéré.

Quel est donc cette merveille de la technologie israélienne qui détecte ce que les autres appareils ne détectent pas ? Il ne s’agit pas du fameux Mag Shoe, scanneur à souliers de la compagnie israélienne IDO Security, qui fut développé après l’attentat de Richard Reid.

Non, on parle ici du profilage de sureté (ou predictive profiling ou behavior pattern recognition) développé et utilisé par les autorités israéliennes de puis des décennies.

Les réussites indéniables du profilage de sureté sur le shoe bomber

Ainsi, en juillet 2001, à l’aéroport d’Amsterdam (Pays-Bas), Richard Reid s’est présenté à la porte d’embarquement d’un vol El Al pour Tel-Aviv. Il n’était pas porteur de sa fameuse chaussure (dont il prendrait possession au Pakistan quatre mois plus tard). Il voulait tester la faisabilité de son plan à bord d’un avion de la compagnie israélienne.  L’agent de sureté d’El Al estima, au vu de certains éléments factuels et des réponses à ses questions, que l’individu était hautement suspect. Il appela la police de l’aéroport pour faire contrôler Reid. Celle-ci l’interrogea mais ne découvrit rien qui empêchât qu’il montât à bord de l’appareil. L’agent d’El Al fit toutefois dépêcher un agent de sureté en vol (en quelque sorte un Air Marshal) de la compagnie qui fit tout le voyage dans le siège voisin de celui de Richard Reid. Le Britannique comprit ce jour-là qu’il lui serait impossible de mettre son plan à exécution sur El Al.

Le 21 décembre 2001, Richard Reid se présentait à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle (France) pour embarquer sur le vol 63 d’American Airlines. Le contrôle technologique s’avéra négatif. Mais il faut rappeler que cet aéroport sous-traite la sureté du contrôle préembarquement à des compagnies privées. L’une d’elles est ICTS France. Ses agents sont formés au profilage de sureté. C’est l’un d’eux qui, au vu de divers éléments factuels, refusa de laisser Richard Reid embarquer.

Le terroriste se présenta le lendemain à l’embarquement du même vol. De nouveau, le contrôle technologique s’avéra négatif. Mais un agent d’ICTS refusa de laisser Reid passer en raison, là encore, d’un certain nombre d’éléments factuels. La police nationale française fut appelée pour contrôler Reid. Mais après interrogatoire et recherche dans ses bases de données, elle ne trouva rien à reprocher au Britannique.

Le problème, c’est que quelqu’un, quelque part dans la hiérarchie de la sureté d’Aéroports de Paris, a décidé de passer outre le profilage de l’agent d’ICTS. On connait la suite, qui aurait pu être tragique.

Comble de l’ironie, c’est tout de même le profilage de l’agent d’ICTS le 21 décembre qui a permis d’éviter le drame. En effet, Reid étant contraint de porter sa chaussure piégée un jour de plus que prévu, la transpiration du pied avait humidifié le lacet-mèche. De plus, il pleuvait sur Paris ce jour-là. Le fait pour Reid de devoir quitter l’aéroport a imbibé d’eau la mèche de sa chaussure piégée. Vingt-quatre heures ne suffirent pas à l’assécher totalement et la mèche refusa de s’allumer le 22 décembre, à bord de l’avion.

C‘est donc le profilage d’un être humain par un autre être humain qui a permis d’éviter le seul cas connu d’attentat à la chaussure piégée dans un avion de ligne.

Par conséquent, on comprend que l’affirmation péremptoire de Janet Napolitano se trouve – si j’ose dire – aux antipodes  de la réalité du terrain.

Les chaussures piégées ne sont pas le problème

La lutte contre les chaussures piégées est-elle une question de technologie adéquate ? En fait, si on veut éviter spécifiquement que les terroristes montent à bord des avions avec des chaussures piégées, généraliser les scanneurs à chaussures est une solution. Mais une solution sans aucun intérêt.

Car le terroriste peut placer sa charge explosive ailleurs et la monter à bord de l’avion autrement que dans ses souliers.

En effet, la charge explosive de la chaussure de Richard Reid était constituée de 283 g de C-4. Il s’agit d’un explosif plastique indétectable par les portiques de détection métallique. Sa malléabilité et sa stabilité expliquent en grande partie sa popularité auprès des organisations terroristes.

Par conséquent, il suffit au terroriste de placer 300 g de substance explosive sur son corps de façon à ne pas faire apparaitre de protubérance suspecte. Les passeurs de drogues et autres substances illicites sont passés maitres dans ce mode opératoire et ce, pour des volumes autrement plus importants.

On rétorquera que les aéroports américains sont de plus en plus nombreux à être dotés de scanneurs corporels capables, eux, de détecter une telle dissimulation. Certes, mais c’est oublier deux choses :

  • seule une minorité d’aéroports sont ainsi équipés. Et la liste qui les répertorie est en libre accès sur le site Internet de la TSA
  • la semaine dernière, à la Chambre basse du Parlement américain, les Républicains (qui y sont majoritaires) ont annoncé qu’ils mettraient un terme aux vélléités d’expansion des scanneurs corporels dans les aéroports du pays, en retaillant de façon drastique le budget de la TSA pour 2012. Autrement dit, on risque de devoir attendre un bon moment avant de voir tous les aéroports américains dotés de scanneurs corporels.

Et les contrôles aléatoires de trace d’explosifs ? Eh bien, ils ne sont… qu’aléatoires. Est-on prêt à jouer aux dés la sureté aérienne du pays ?

Par ailleurs, le contrôle des traces d’explosifs se fait sur les mains et sur les bagages de cabine du passager. Si l’explosif a été empaqueté sous vide et attaché sur le corps du terroriste par d’autres mains que les siennes, le contrôle de trace d’explosifs se révélera totalement inefficace.

En conclusion, si les chaussures piégées nous apprennent quelque chose sur la sureté aérienne, c’est précisément qu’il est incongru de rechercher ultimement une solution technologique à la question. C’est bien au contraire l’approche du profilage de sureté qui doit être privilégiée. Car elle s’applique efficacement et de façon globale à la détection de diverses menaces.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l’intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l’aviation civile. Il est aujourd’hui analyste en sécurité de l’information et en renseignement d’entreprise.

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