Témoins de Jéhovah et transfusions sanguines – La jeune fille et la mort (1/5)

Les médecins ont-ils le droit de sauver, malgré elle, une Témoin de Jéhovah qui se laisse mourir plutôt que d’accepter une transfusion, après deux chirurgies consécutives qui l’ont vidé de son sang ?

Selon moi, la réponse est OUI. Mais l’explication est complexe.

Retour sur l’affaire Éloïse Dupuis, qui a divisé l’opinion publique au Québec, en octobre dernier.


Sommaire de cette série

  1. Faits, réactions et enjeux
  2. La liberté religieuse n’est pas absolue
  3. La validité du refus des transfusions
  4. La responsabilité des Témoins de Jéhovah en tant que groupe
  5. Un certain manque de courage à l’hôpital

1 – Faits, réactions et enjeux

Le 6 octobre dernier, Éloïse Dupuis, parturiente de 27 ans, entre à la maison de naissance Mimosa de St-Romuald (Québec) pour mettre au monde son premier enfant. Mais après de longues heures de travail, la sage-femme n’est pas capable de mener l’accouchement à son terme. La future mère est conduite en urgence à l’Hôtel-Dieu de Lévis, à vingt minutes de voiture.

Là, on pratique immédiatement sur la jeune femme une césarienne. Le bébé est retiré vivant et viable de l’utérus de sa mère. Celle-ci a déjà perdu une quantité appréciable – mais non vitale – de sang. Malheureusement, trois jours après l’opération, elle est victime de complications. Pour éviter le pire, on doit pratiquer sur Éloïse Dupuis une hystérectomie (ablation de l’utérus et des ovaires).

Des médecins de l’hôpital s’entretiennent préalablement avec la patiente et lui expliquent la procédure. Elle aurait alors déclaré ne pas vouloir de transfusion sanguine, même si sa vie en dépendait.

Éloïse Dupuis est en effet Témoin de Jéhovah et, à ce titre, obéit à l’interdiction dogmatique du groupe quant auxdites transfusions ; une prohibition tirée entre autres de cette citation biblique :

Car l’âme de toute sorte de chair est son sang par l’âme [qui est] en lui. Voilà pourquoi j’ai dit aux fils d’Israël : « Vous ne devez manger le sang d’aucune sorte de chair, car l’âme de toute sorte de chair est son sang. Quiconque le mangera sera retranché. »

Lévitique, chapitre 17, verset 14

L’hystérectomie va causer à la jeune femme une nouvelle perte de sang conséquente. Très affaiblie, ne disposant plus que de 20 % de son volume sanguin initial et donc largement dépourvue de globules blancs, Éloïse Dupuis aurait contracté une infection au streptocoque.

Ayant appris que la jeune femme est à l’article de la mort en raison de son refus des transfusions, trois amies proches – non jéhovistes – de la jeune femme se rendent sur-le-champ à l’hôpital de Lévis et tentent de la voir.

Mais elles en sont empêchées par des hauts responsables des Témoins de Jéhovah de la région, qui montent la garde dans la chambre d’hôpital. Ils voient d’un très mauvais œil la visite de ces mécréantes – vraisemblablement parce qu’elles seraient susceptibles de faire revenir la mourante sur son refus des transfusions.

Six jours après son entrée à l’Hôtel-Dieu, Éloïse Dupuis décède. Alors seulement, ses trois amies éplorées seront autorisées à voir sa dépouille.

Deux enquêtes ont été ouvertes en parallèle : l’une par le coroner, afin d’établir les causes exactes du décès, l’autre par le service de police de Lévis, pour déterminer s’il y a eu négligence criminelle.

L’affaire suscite rapidement une vive émotion dans la classe politique et les médias québécois.

Appelé à donner son avis à chaud sur cette affaire, le Premier Ministre de la province, Philippe Couillard, aurait gagné à prendre un peu de recul :

Ça nous heurte, parce qu’une jeune femme qui meurt comme ça, c’est épouvantable. Mais c’est la façon dont les droits sont mis en place chez nous et sont respectés.

Philippe Couillard ne craint pas les paradoxes. Il reconnait que, lorsqu’il était médecin, il avait été confronté à ces terribles situations. Mais tout ce qu’il en conclut c’est : dura lex sed lex. Il est pourtant, au Québec, le mieux placé pour agir et, le cas échéant, faire modifier la loi en conséquence.

Pour le Premier Ministre, on ne peut guère imaginer que des solutions en amont, telles que l’information des citoyens sur le point d’intégrer une religion ou une secte :

Il faut qu’ils voient les conséquences pour eux ou pour elles. Et là, je pense qu’on la voit, cette conséquence.

Et pour ceux qui ne la voient pas, on fait quoi ?

Même volonté de balayer sous le tapis de la part du Ministre de la santé : pour Gaétan Barrette, lui aussi ancien médecin, la solution est simple : les femmes Témoins de Jéhovah ne devraient pas accoucher en maison de naissance.

Jamais médicalement on va recommander à une personne qui est à risque hémorragique d’aller en maison de naissance. C’est pas parce que les sages-femmes sont pas bonnes, c’est pas ça. C’est jusque que, là, c’est une gestion de risque.

L’intervention du ministre appelle deux remarques. Tout d’abord, Gaétan Barrette s’est un peu pris les pieds dans le tapis. Éloïse Dupuis n’était pas une personne à risque hémorragique – en tout cas, pas plus que n’importe quelle parturiente qui entre en maison de naissance. Le refus idéologique des transfusions sanguines ne crée pas le risque hémorragique. Il peut éventuellement aggraver les conséquences d’une hémorragie. Il aurait donc mieux valu parler de « personne présentant un risque plus élevé de complications en cas d’hémorragie.»

Par ailleurs, lorsqu’il parle de gestion de risque, Gaétan Barrette propose ici un transfert de risque. C’est effectivement l’un des quatre modes de traitement du risque, mais c’est d’abord un transfert de responsabilité à un tiers. Le transfert de risque n’est une bonne façon de traiter le risque que si le tiers désigné est plus compétent en la matière. Sinon, transférer le risque revient à balayer sous le tapis en croisant les doigts. Et c’est précisément le cas ici : le ministre refile la patate chaude aux Témoins de Jéhovah. Autrement dit, il remet le problème entre les mains de ceux qui en sont la cause… En espérant que ça va s’arranger. Par l’opération du Saint-Esprit, probablement.

Un parti d’opposition, Coalition Avenir Québec, a bien proposé une modification de la loi pour soumettre au juge la validité du refus de traitement. Certes, l’idée était superfétatoire (cf. 3ème partie), mais elle avait le mérite d’appeler à la raison. Elle n’a pourtant guère trouvé d’écho, ni sur la colline parlementaire, ni dans la presse.

Car les chroniqueurs y sont allés de leur plume. Malheureusement, on a pu compter sur les doigts d’une main les avis sensés. Pour le reste, l’affaire a surtout été l’occasion pour plusieurs journalistes québécois, dont certains « faiseurs d’opinion », de nous régaler de leurs fulgurances, sur l’air de « Liberté (religieuse), sur les murs, j’écris ton nom » ; et de nous expliquer doctement que la plèbe a toujours tort.

Ainsi, le journaliste de La Presse, Patrick Lagacé nous a asséné quelques vérités à deux sous, dans ce qui reste à mes yeux l’une de ses pires chroniques à ce jour, et qui se résume en substance à ce morceau choisi :

La liberté de culte, ça fait partie de la liberté. L’État n’a pas à dire à qui que ce soit comment vivre sa foi.»

Les djihadistes apprécieront. Pour ma part, je vois une différence notable entre vivre dans sa foi et mourir dans sa foi. Mais peut-être suis-je victime d’une sensibilité exacerbée aux antonymes.

Aéroport de Bruxelles, 22 mars 2016 : photographie de trois dévots sur le point d’exercer leur liberté religieuse ؟

Officiant également à La Presse, Paul Journet est plutôt mal venu de donner des leçons en matière de droit des religions. Il remet pourtant le couvert dans un article sur l’affaire Éloïse Dupuis.

En théorie, on pourrait soutenir qu’un membre d’une secte est par définition endoctriné, à un point tel que son consentement n’est pas libre. Or, un tel jugement serait tout à fait inconstitutionnel, car il retirerait les droits fondamentaux d’un groupe à cause de ses croyances. Et il plongerait l’État dans des débats théologiques insolubles. Il faudrait en effet déterminer quels dogmes religieux sont compatibles avec la raison. On en aurait encore pour quelques siècles à en débattre…»

Mais le journaliste se garde bien de mentionner (i.e. ignore) que d’autres pays, notamment la France, ont condamné (12) des groupes religieux et leurs responsables, précisément pour avoir endoctriné leurs adeptes dans le but de commettre à leur encontre des infractions pénales… La Cour de cassation n’a que faire des débats théologiques insolubles.

Le sociologue des religions Alain Bouchard, bien connu au Québec comme apologiste de l’Église de scientologie (cf. ce précédent article), a cette fois pris la défense des Témoins de Jéhovah.

Il faut faire confiance aux personnes. (…) Je ne voudrais pas qu’on ait à s’immiscer dans la tête des gens pour dire, par exemple, qu’Éloïse Dupuis n’avait pas vraiment le choix. Si on donne le pouvoir à l’État de décider sur ces questions-là, on s’approche de la dictature.»

Ainsi, selon l’universitaire, le consentement ne peut pas être encadré par la loi ni apprécié par le juge car il relève toujours du for interne de la personne. Les juristes seront intéressés d’apprendre que dorénavant, le Code criminel ne devrait donc plus réprimer ni l’extorsion, ni le viol, ni l’escroquerie, ni aucune infraction basée sur un vice du consentement. La tyrannie ne passera pas !

  • D’où vient donc cette idée que la liberté religieuse est absolue ?
  • Quel est ce mythe selon lequel la justice étatique n’a pas à s’immiscer dans les affaires religieuses ? Particulièrement lorsque les enjeux sont aussi élevés que la vie humaine…
  • Éloïse Dupuis est-elle la seule responsable de son sort ?
  • La jurisprudence a-t-elle vraiment relégué le Serment d’Hippocrate au rang de miroir aux alouettes pour étudiants en médecine ?

Pour tenter d’y voir plus clair, reprenons les choses à la base. D’aucuns me reprocheront sans doute d’être un peu trop didactique. Mais l’exercice m’apparait plus que jamais nécessaire.

2 – La liberté religieuse n’est pas absolue >>>

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

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