Assaut du poste de pilotage : une vidéo de désinformation massive

Aviation civile

Installer une barrière secondaire pour sécuriser l’ouverture de la porte du poste de pilotage est une option intéressante. Mais elle doit être évaluée sérieusement, selon une approche de gestion du risque. Non pas à l’aune de vidéos sensationnalistes volontairement trompeuses.

La semaine dernière, le landerneau de la sureté du transport aérien américain était en émoi. Une reconstitution filmée – avec figurants, dans un avion au sol, sans passagers – montrait qu’il était possible de prendre d’assaut le cockpit d’un avion de ligne. Et ce, malgré le renforcement de la porte du poste de pilotage – mesure instaurée en occident sur tous les avions de transport commercial de passagers au lendemain du 11-Septembre.

Les deux individus interprétant les assaillants n’ont pas défoncé ou déverrouillé ladite porte. Ils ont profité d’une faille dans la procédure de sureté concernant l’ouverture de la porte durant le vol. Entre le moment où la porte du poste de pilotage s’ouvre et celui où elle se referme sur l’un des assaillants, il s’est écoulé moins de 2 secondes !

Effrayant, non ? Eh bien… non.

Un florilège d’erreurs

Je ne connais pas exactement les procédures mises en place par les différentes compagnies aériennes. Toutefois, je me refuse à croire qu’elles puissent être aussi mauvaises et que le personnel de bord soit à ce point mal formé !

couloir_cockpit

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Dans cette vidéo, tout ou presque relève du pire du pire :

  1. Le chariot est placé trop près du couloir qui mène à la porte latérale de l’aéronef – lequel constitue un espace de dégagement.
  2. Le chariot n’est pas placé perpendiculairement au couloir, mais de biais.
  3. La seconde hôtesse – celle qui manipule le chariot – est fortement décalée vers la gauche.
  4. Au lieu de se reculer légèrement du chariot pour s’appuyer dessus vers l’avant et appliquer ainsi une certaine résistance physique contre une éventuelle poussée de face, cette même hôtesse demeure droite comme un « i », directement au contact du chariot.
  5. Les freins du chariot ne sont même pas bloqués !

Résultat de ces cinq éléments combinés : lorsque le premier assaillant se rue vers le cockpit, en poussant violemment le chariot, celui-ci rotate autour de l’hôtesse. Le premier assaillant écarte dès lors aisément le couple hôtesse-chariot dans le couloir latéral, devant la porte principale de l’aéronef, laissant un véritable boulevard au deuxième homme pour se ruer dans le cockpit, à la suite de la première hôtesse.

Note : Ces images ne sont pas à l’échelle. Elles sont présentées ici à titre d’illustration.

Mais l’aberration ne s’arrête pas là.

  1. Tout laisse à penser que la scène a été soigneusement chorégraphiée et tournée à plusieurs reprises, jusqu’à ce que les assaillants réussissent à tomber sous la barre des deux secondes.

    Juste avant l’assaut, l’hôtesse au chariot ne remarque pas que deux hommes des tout premiers rangs se lèvent au même moment et se tournent vers le cockpit. Durant une phase aussi critique que peut l’être l’ouverture de la porte du poste de pilotage en plein vol dans l’ère post-11-Septembre, il est inconcevable que l’hôtesse ne prête pas un minimum d’attention à ce qui constitue précisément la menace n°1 : des individus prêts à se ruer dans le cockpit.
  2. La première hôtesse entre dans le poste de pilotage sans regarder derrière elle et ouvre grand la porte – histoire d’être bien sûre que, dans la précipitation, les assaillants pourront la saisir pour la maintenir ouverte !
  3. Le pilote n’oppose absolument aucune résistance, comme s’il était retourné gentiment s’asseoir après avoir déverrouillé la porte de l’intérieur.

Cela commence à faire beaucoup d’erreurs. À tel point que l’on peut se demander si tout cela est bien sincère. La réponse me semble évidente.

À qui profite la tromperie ?

Cette vidéo a nécessité au moins cinq figurants, une équipe technique et la location d’un avion. La scène est filmée sous plusieurs angles. Cela signifie que le tournage s’est fait avec plusieurs caméras et/ou en plusieurs prises. Et compte tenu de l’investissement en temps et en ressources, les responsables du tournage n’allaient pas se contenter d’une vidéo en demi-teinte.

Autrement dit, tout laisse à penser que la scène a été soigneusement chorégraphiée et tournée à plusieurs reprises, jusqu’à ce que les assaillants réussissent à tomber sous la barre des deux secondes. Quitte à prendre quelques libertés avec la procédure standard d’ouverture de la porte du cockpit. Et peu importe si cette licence dramatique s’assoit littéralement sur la réalité.

Cette vidéo a été réalisée à l’instigation de la veuve de Victor Sarancini, le pilote du vol United Airlines 175 qui, le 11 septembre 2001, fut détourné et précipité sur la tour sud du World Trade Center à New York. Depuis plusieurs années, Ellen Sarancini milite en effet pour que les compagnies aériennes installent dans les aéronefs commerciaux une seconde barrière pour éviter le genre d’assaut filmé ici. Un projet de loi à cette fin est toujours dans les cartons au Congrès.

Il ne fait aucun doute que l’installation d’une telle barrière secondaire sécuriserait davantage encore la procédure d’ouverture de la porte du poste de pilotage. Mais, dans une optique de gestion du risque, est-ce souhaitable ? En termes de dépenses d’installation, de formation du personnel, d’encombrement spatial, d’efficience opérationnelle,… L’évaluation mériterait d’être réalisée de manière objective, à l’aide d’éléments autrement plus sérieux que cette vidéo outrageusement trompeuse.

On ne saurait remettre en cause ni la bonne foi de Mme Sarancini ni la légitimité de son combat. Mais elle ne s’en retrouve pas moins impliquée dans une véritable opération de désinformation. N’a-t-elle pas été instrumentalisée, pour servir les intérêts d’un député en mode réélection ou ceux d’un syndicat d’Air Marshals en crise ?

Cette vidéo aura toutefois une vertu : elle pourra désormais servir à la formation des personnels de bord pour leur montrer exactement tout ce qu’il ne faut PAS faire avant et pendant l’ouverture de la porte du cockpit.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

4 réponses sur “Assaut du poste de pilotage : une vidéo de désinformation massive”

  1. Vu sous l’angle de la formation , on ne peut que souhaiter que cette vidéo développe davantage un réflexe de vigilance chez tous les membres d’ équipage .. ET CELA EN VAUT LA PEINE …Pour le reste , la démarche me semble un peu politique …. On est aux USA .

    1. En effet, je crois sincèrement qu’une telle vidéo peut servir à démontrer l’importance du respect de la procédure en vigueur dans les diverses compagnies aériennes. Ce n’était pas le but recherché à l’origine, mais peu importe.

  2. Un spécialiste de la sûreté aérienne, Régis Boudin [ http://fr.linkedin.com/pub/r%C3%A9gis-boudin/33/232/806 ], m’a adressé par courriel quelques commentaires très pertinents. Je les publie ici – avec son accord – car ils me semblent fort bien completer le présent article :

    « Je reviens vers vous au sujet de l’excellent article paru le 6 mars : Assaut du poste de pilotage…
    En effet il apparaît utile en ces temps de désinformation massive de pouvoir conserver un regard critique sur les « fausses rumeurs, informations malveillantes, mal intentionnées volontairement ou non » qui circulent sur le net.
    Ayant assuré la formation des équipages de quelques compagnies françaises dont certaines ont opéré en Algérie, Egypte et … Afghanistan, je peux vous assurer que je souris à la vision de cette vidéo.
    Il est exact que cette reconstitution peut sensibiliser des équipages, pourquoi pas?
    Mais il est utile de rappeler, sans dévoiler une mesure de sûreté confidentielle:
    – que le PNC [personnel navigant commercial] aurait PU, aurait DU simplement
    1/ tirer le rideau qui sépare le galley de la cabine, annihilant ainsi la détermination du moment propice.
    2/ effectivement verrouiller le chariot (ne serait-ce que pour des raisons de sécurité).
    3/ rester en alerte avec les premiers passagers de la cabine qui demeurent un risque potentiel d’action.
    – que le PNT [personnel navigant technique] aurait PU, aurait DU s’assurer que tout était clair de l’autre côté de la porte (au moyen de d’un œilleton ou d’un circuit CCTV)
    Comme quoi les gestes simples sont souvent les plus efficaces.

    En ce qui concerne la démarche personnelle de la veuve du pilote, elle est compréhensible et sans doute encouragée par les constructeurs qui planchent depuis longtemps sur la possibilité de ré-équiper les postes avec des systèmes sas comme dans les banques. Imaginons (!) un instant que la technologie et les matériaux modernes légers permettent de modifier les portes cockpits, nul doute que ce lobby poussera la TSA et le FAA (la porte faisant partie du Hard de l’aéronef) à considérer qu’il sera nécessaire de modifier ces accès comme ce fût le cas en 2003. L’Europe suivra évidemment.
    (…)
    On peut ajouter également que la procédure d’accès au poste, récapitulant l’ensemble de ces mesures + d’autres, est obligatoire pour les Cies.
    Obligation mentionnée notamment dans la sous partie S de l’EU-OPS [ http://en.wikipedia.org/wiki/EU_OPS ] (qui devient l’IR OPS).»

    1. Arnaud,
      While I can’t read french, I can see from your post that you have done a thoughtful analysis of the video and of the secondary barrier. As the co-chairman of the RTCA SC221 study, and also as the person who designed United’s flight deck access procedures for both the secondary barrier and for the cart/flight attendants, I’d like to be able to respond in more depth to your post. Would it be possible for you do send me your post in English? Thank you! ed

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