Accès de fureur dans les avions civils – Quel système d’auto-défense pour les membres d’équipage ? – 3ème partie

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Vers un autre paradigme : les techniques de saisie

Si les techniques de combat par frappe sont inappropriées en l’espèce, c’est naturellement vers les disciplines de saisie (grappling) qu’il faut se tourner.

Mais là encore, une sélection sévère s’impose.

Ainsi, par exemple, si l’on pense à l’aïkido, il faut garder à l’esprit que les luxations d’articulation et pressions sur les nerfs – que l’on retrouve d’ailleurs dans bon nombre de disciplines d’auto-défense – ne sont pas efficaces sur des personnes intoxiquées ou sous adrénaline. Par ailleurs, l’aïkido nécessite généralement un espace assez grand pour s’exprimer. L’agent de bord ne doit donc pas espérer placer un kote gaeshi au sortir des toilettes de l’appareil.

Du côté du judo, il serait tout aussi illusoire de vouloir placer un uchi mata dans l’allée de l’avion…

…mais des techniques d’amenée au sol de moindre envergure présentent un grand intérêt.

En effet, frappes et pression sur les articulations peuvent certes amener les personnes qui les subissent à tomber au sol. Soit parce que l’individu (non intoxiqué) a effectivement ressenti la douleur infligée soit, plus souvent, en raison d’une perte d’équilibre. Mais le simple fait de tomber au sol, pour une personne qui ne sait pas chuter (ou qui ne peut plus contrôler sa chute) peut avoir des conséquences très graves. Dans un avion de ligne, les sièges, par exemple, comportent leur lot de pièces dures et contondantes sur lesquelles une chute peut se révéler dramatique pour la colonne vertébrale, le tronc cérébral, la boite crânienne,…

D’où l’impérieuse nécessité de contrôler l’amenée au sol de la personne. Et pour ce faire, les disciplines de saisie sont de loin les plus indiquées.

Une fois l’adversaire au sol, le judo et le jiu-jitsu brésilien sont universellement reconnus pour leur efficacité. Car en cas d’accès de fureur en avion, les techniques les plus adaptées sont :

  • les immobilisations au sol : l’individu sera maintenu ainsi jusqu’à ce que des entraves lui soient passées par d’autres intervenants. Il peut s’agir :
    • d’une immobilisation pure, soit par contrôle positionnel (immobilisation classique de type judo) soit par contrôle dans la garde (entre les jambes, type jiu-jitsu brésilien) ;
    • d’une immobilisation avec l’adjonction d’un contrôle sur une articulation au niveau des gros groupes musculaires. Ainsi, une clé de bras ou de genou participe à l’immobilisation de l’agresseur (en revanche, une clé de poignet sera généralement sans effet immédiat sur une personne car son efficacité repose presque exclusivement sur la douleur ressentie par l’agresseur, laquelle est proche de zéro en situation d’accès de fureur).
  • les étranglements respiratoires : ils causent rapidement l’épuisement de la personne contrôlée, permettant là encore l’application d’entraves matérielles.

  • les étranglements sanguins : en réduisant l’afflux de sang vers le cerveau par pression sur les veines du cou, ce type de strangulation cause un évanouissement en l’espace de quelques secondes. Toutefois, ces techniques ne doivent être enseignées qu’à partir d’un certain niveau de pratique, en raison des risques qu’elles présentent.

Notons que la Gracie Academy, à Torrance (Californie), véritable Mecque du jiu-jitsu brésilien au niveau mondial, avait développé, avant le 11 septembre 2001, un programme de formation pour les membres d’équipage, intitulé fort à-propos Gracie Air Rage Defense (GARD). Vite reconnu pour sa simplicité d’apprentissage et sa paradoxale efficacité, le programme GARD est aujourd’hui refondu dans d’autres formations offertes par la Gracie Academy.

La question des étranglements

Les étranglements sont aujourd’hui proscrits dans bon nombre d’enseignements d’auto-défense en milieu policier et corporatif en Amérique du  Nord. On craint en effet la mort ou des dommages cérébraux permanents par asphyxie ou par manque d’oxygénation du cerveau, causés éventuellement par une strangulation mal maîtrisée. C’est une situation assez paradoxale puisqu’elle conduit lesdites formations à préférer aux étranglements des techniques :

  • de frappe ;
  • de contrôle des articulations ou de points de compression,

lesquelles peuvent être à la fois très dangereuses (à moyen terme) et inefficaces (à court terme). On l’a vu, ces techniques sont basées sur l’infliction d’une douleur, réputée faire lâcher prise à l’adversaire. Malheureusement, elles se révèlent inefficaces sur des personnes intoxiquées ou sous adrénaline, en raison de la mauvaise transmission de la douleur au cerveau. Pire encore, leur inefficacité immédiate conduit à réitérer vainement ces actes qui, pour inefficaces qu’ils soient sur le moment, peuvent avoir des conséquences graves par la suite sur l’agresseur.

Une même erreur d’analyse est à l’origine de l’attrait massif qu’a connu il y a quelques années le taser gun auprès de nombre de corps de police aux États-Unis. En effet, quoi de plus légitime que de vouloir utiliser une arme dite « non létale » en lieu et place d’une mortelle arme à feu ? Sauf que l’utilisation d’un taser sur une personne intoxiquée ou sous adrénaline ne produit pas l’effet escompté. Ce qui conduit les policiers à multiplier les décharges électriques, dans l’espoir de mettre la personne à terre. Mais faire subir plusieurs décharges de dizaines de milliers de volts en l’espace de quelques secondes a conduit à des arrêts cardiaques et au décès de plusieurs personnes. Une arme non létale reste une arme. Et comme toutes les armes, si elle est mal utilisée, elle peut s’avérer mortelle.

Une personne qui a été amenée au sol sous contrôle pourra être plus aisément maîtrisée, dans l’attente de l’intervention d’autres passagers ou membres d’équipage. Encore faut-il être en mesure de maintenir suffisamment longtemps son contrôle au sol. Pratiquer une technique d’immobilisation est redoutablement efficace pour une personne entraînée ou présentant une force ou une masse supérieure à celle de la personne immobilisée. Mais quid d’une hôtesse de l’air non versée dans les arts martiaux ?

C’est là que les techniques d’étranglement présentent un grand intérêt. Car pour un individu non entraîné, placer un étranglement totalement efficace sur une personne qui se débat n’est pas chose aisée. Mais le fait de tenter de l’appliquer conduit l’individu qui le subit à se placer sur la défensive, pour éviter l’étranglement. Durant cette période, l’individu « étranglé » n’est plus un danger pour les autres. Celui qui porte l’étranglement contrôle la situation, sans avoir besoin de mettre sa menace à exécution, tout en laissant l’individu s’épuiser rapidement par ses tentatives de dégagement. Cela donne dès lors toute latitude à d’autres personnes à bord pour venir prêter main-forte au membre d’équipage impliqué.

Former aux étranglements (tout du moins respiratoires) s’avère au bout du compte plus sécuritaire que d’enseigner à de parfaits débutants des coups de coude au visage et au plexus solaire.

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En situation d’accès de fureur, les techniques d’amenée au sol contrôlée  puis d’immobilisation et d’étranglement ne causeraient donc pas de séquelles graves à l’individu qui les subit. Par ailleurs, elles limitent grandement les risques de blessures du membre d’équipage qui les mettrait en œuvre.

Si Hong Kong Airlines a fait le choix discutable d’une formation de ses hôtesses en wing chun, une autre compagnie chinoise s’est tournée en revanche vers une discipline martiale de type grappling. Depuis un an, China Eastern Airlines forme ses hôtesses au qin na, une forme de kung fu spécialisée dans les saisies, torsions et contrôle des articulations, étranglements et projections.

Selon un cadre supérieur de la compagnie, il s’agit de permettre aux hôtesses de contrôler un éventuel passager en crise et de gagner du temps avant l’intervention d’agents de sûreté ou de policiers. C’est là une bonne approche. On pourra toutefois regretter qu’il ne s’agisse apparemment que d’une formation initiale, et non d’un enseignement continu.

Pour ce qui est de former leur personnel navigant à la gestion des accès de fureur en avion, les compagnies aériennes gagneraient à :

  1. se tourner vers des techniques empiriques de saisie ;
  2. rendre ces formations obligatoires pour les pilotes mais aussi pour les agents de bord ;
  3. leur en imposer la pratique sur une base régulière.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

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