Qu’est-ce que le renseignement – 4ème partie

par Kristan Wheaton

Version originale : Sources & Methods
http://ow.ly/etBoW – 3 juillet 2008

Traduit de l’anglais (américain) par AP

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À quoi pourrait ressembler une bonne définition du renseignement ?

Le renseignement est de nature changeante. Si l’on ajoute à cela la grande variété de nouveaux venus dans le domaine et l’absence d’évaluations universitaires durant des siècles, on comprend qu’aujourd’hui, en matière de renseignement, on navigue en eaux troubles. Aussi une définition commune du renseignement doit-elle virtuellement prendre en considération non seulement les activités des États en ce domaine, mais aussi les tâches de même nature ou similaires menées par les forces de l’ordre, les ONG ou le secteur privé. Idéalement, une telle définition serait suffisamment large pour englober les différents niveaux de ces activités.

Imaginons deux scénarios apparemment fort différents. Dans le premier, un État cherche à obtenir des renseignements sur les capacités et les intentions d’un ennemi ; dans le second, vous êtes sur le point d’acheter une voiture.

Dans le premier cas, l’État réalise une grande variété de tâches dans le but de collecter de l’information, comme l’écoute des émissions de radio ou la lecture des journaux de l’État ennemi ; peut-être même y dépêche-t-il quelques espions, recrute-t-il quelques agents et fait-il poser quelques micros.

Dans le second cas, vous aussi pourriez passer un certain temps à rassembler de l’information en regardant des publicités ou des émissions d’automobile comme Car Talk ou Top Gear. Vous liriez certainement des journaux, vous jetteriez un œil aux annonces classées et chercheriez des bonnes affaires sur Internet. Vous pourriez même disposer d’un « espion » en la personne d’un ami que vous enverriez chez un concessionnaire automobile afin d’évaluer sa propension à négocier les prix. Vous pourriez même y aller vous-même, racontant de petits mensonges quant à vos intentions d’achat, juste pour laisser le vendeur dans le doute.

Indéniablement, l’État comme vous-même voudriez dissimuler certaines informations à l’autre partie.

Forts de quelques informations sur l’ennemi, les analystes de notre hypothétique État commenceraient à les passer au crible pour en arriver à des conclusions qui aideraient les décideurs du pays à mieux comprendre les intentions de cet ennemi. De même, vous passeriez au travers de vos recherches sur l’automobile pour distinguer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas.

Finalement, tous deux en viendriez à une conclusion timorée quant aux intentions de l’autre bord, qu’il s’agisse d’un État ennemi ou d’un vendeur de voitures. Timorée disais-je, car il règne ici pas mal d’incertitude. Incertitude quant à la qualité des sources ; incertitude en raison du temps limité dévolu à l’analyse ; incertitude en raison des possibles tromperies – dans un cas comme dans l’autre. Et c’est à partir de ces conclusions analytiques – qu’elles soient produites de façon formelle ou non – qu’il va maintenant falloir prendre une décision.

Si l’on excepte l’objet de la recherche et l’échelle des investigations, il ne semble pas y avoir de différences quant au processus utilisé dans les deux situations. Certes, la première relève clairement d’une activité traditionnelle du renseignement, ce qui n’est pas le cas de la seconde. Mais existe-t-il une différence substantielle entre ces deux activités. Et si non, alors quelle définition du terme « renseignement » pourrait les englober toutes deux ?

S’il est un standard que l’on ne peut pas raisonnablement appliquer, c’est l’importance. Ce n’est pas parce qu’un exemple est relativement peu important – tel le cas de la recherche en vue d’acheter une voiture – qu’un théoricien objectif ne va pas le prendre en considération. Que vous construisiez le Taj Mahal ou la niche du chien, vous utilisez des principes d’ingénierie et d’architecture. L’importance que revêt un exemple n’a pas d’incidence en la matière. De la même façon, une bonne définition du renseignement doit embrasser un champ d’activités plus large que la seule arène de la sécurité nationale. Une bonne définition du renseignement doit pouvoir s’appliquer d’une discipline à l’autre, d’une période de l’Histoire à une autre, et à des exemples simples comme complexes.

Une bonne définition du renseignement doit également permettre de démarquer les activités de renseignement de celles hors renseignement. En se fondant sur cette définition, on doit pouvoir déterminer si une personne est engagée ou non dans une activité de renseignement. Si l’on en est incapable, alors le renseignement ne serait pas une profession ; tout au plus s’agirait-il d’une activité bien établie, opportunément rebaptisée « renseignement ». En d’autres mots, une bonne définition du renseignement doit énoncer clairement ce qu’est le renseignement mais aussi indiquer – tout aussi clairement – ce qu’il n’est pas.

5ème partie – Les précédentes tentatives de définir le renseignement – Tentatives législatives

À propos de Kristan Wheaton

Kristan Wheaton, J.D., est maitre de conférences à l’Institute for Intelligence Studies de la Mercyhurst University à Erie, Pennsylvanie (États-Unis). Ancien analyste du renseignement pour l’US Army, il fut notamment chef analyste pour l’Europe, au sein de la Direction du renseignement de l’US European Command, à Stuttgart.

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