10 ans après, ma thèse sur la Scientologie est confirmée par la Cour d’appel de Paris

ou

La revanche du paria du renseignement
sur la haute administration française

Jeudi dernier, le 2 février 2012, la Cour d’appel de Paris a confirmé un jugement de première instance et a condamné deux organisations parisiennes de scientologie en tant que personnes morales pour escroquerie aggravée en bande organisée, de par l’utilisation d’un test de personnalité en vue de persuader frauduleusement les victimes d’acheter des produits et services de scientologie. La Cour a prononcé des amendes d’un montant total de 600.000 € – près d’1M$ canadiens. Il s’agit de la sanction la plus sévère jamais prononcée pour escroquerie contre une organisation en France.

Revenons en arrière de très exactement dix ans (et quelques heures). Le 1er février 2002, à l’Université de Cergy-Pontoise, je soutiens ma thèse de doctorat en droit criminel, consacrée à l’Église de scientologie. En recourant uniquement à des sources ouvertes, j’y développe notamment les idées selon lesquelles il convient :

  • de poursuivre les organisations de scientologie de France, notamment sur le fondement de l’escroquerie aggravée en bande organisée
  • et de rechercher systématiquement la responsabilité pénale de la personne morale impliquée

notamment en raison de l’utilisation du test de personnalité aux fins de persuader frauduleusement les victimes d’acheter des produits et services de scientologie.

À cette époque, je suis officier de police à la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG – aujourd’hui DCRI). J’y occupe les fonctions d’analyste du renseignement chargé du suivi des sectes au plan national. En octobre 2002, devant une centaine de magistrats, diplomates, militaires et policiers français et étrangers réunis à l’École nationale de la magistrature (ENM) de Paris, je donne une conférence de trois heures consacrée à l’Église de scientologie.

À cette occasion, je transmets des copies de ma thèse à deux juges d’instruction. L’un est belge et instruit outre-Quiévrain un important dossier de scientologie ; l’autre est française et instruit la grosse affaire de l’Église de scientologie-Celebrity Centre de Paris (celle-là même qui s’est achevée la semaine dernière devant la Cour d’appel).

Dès lors, ma thèse ne quittera plus le bureau des deux magistrats. Elle atterrira également quelques mois plus tard sur le bureau d’un juge d’instruction suisse.

(c) Martha Nascimento / REAMalgré la succession des magistrats qui instruiront l’affaire du Celebrity Centre de Paris, ma thèse va demeurer le document juridique de référence. Le dossier d’instruction, ouvert en 1999 de façon traditionnelle, se voit stratégiquement réorienté à la lumière de mes écrits universitaires. Graduellement, les juges d’instruction :

  • utiliseront la terminologie interne des églises de scientologie que je recommande,
  • s’intéresseront aux fonctions réelles selon l’organigramme que je fournis,
  • se tourneront principalement vers une qualification pénale que je mets en avant, à savoir l’escroquerie aggravée en bande organisée,
  • rechercheront, comme je le prône, la responsabilité pénale des personnes morales.

Connue jusqu’ici de quelques initiés, ma thèse devient publique le 13 novembre 2002, lorsque Le Figaro y consacre une pleine page, sous la plume de Christophe Cornevin. Le même jour, ma thèse est disponible en intégralité sur Internet – via le site de Roger Gonnet, ancien responsable de l’Église de scientologie de Lyon, devenu le principal opposant français de la secte.

La Scientologie parisienne, d’ordinaire bien renseignée, n’a rien vu venir.

Mais elle va réagir avec célérité et une certaine efficacité. Le mois suivant, l’Église via ses avocats demande officiellement au ministre de l’Éducation nationale que mon diplôme de docteur en droit soit annulé. L’organisation évoque mon travail partisan, dénué d’objectivité et de toute méthodologie scientifique. Mais elle n’obtient pas de réponse du ministère de la rue de Grenelle

Apprenant que la maison d’édition suisse Favre se prépare à publier une version vulgarisée de ma thèse, l’Église de scientologie démarche Pierre-Marcel Favre et lui demande instamment de renoncer au projet, en joignant une hasardeuse analyse de ma thèse. Nouvel échec.

Note : J’aurais l’occasion de publier sur Internet une longue et cinglante réfutation des arguments avancés par ces deux documents.

Paradoxalement, c’est en se tournant en désespoir de cause vers le Ministère de l’intérieur que l’organisation obtiendra un certain succès.

En avril 2003, les avocats de la scientologie parisienne contactent le cabinet du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy. Ils demandent à ce que ma thèse de doctorat soit retirée d’Internet. Ils trouvent une oreille attentive en la personne du directeur de cabinet, un certain Claude Guéant (qui est lui-même aujourd’hui ministre de l’intérieur).

Selon le principe des dominos administratifs, la consigne du cabinet redescend jusqu’à moi. Mon chef de service me dit en substance : « soit vous retirez votre thèse d’Internet, soit vous quittez le groupe Cultes et sectes.»

Ma thèse restera en place. Pas moi.

Le mois suivant, mon livre sort en librairie. Je deviens alors une sorte de paria, un fonctionnaire dont on ne sait plus quoi faire.

Alors que je préparais mes cartons pour un détachement à la nouvelle Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), soudain, silence radio. Le président de la Mission, Jean-Louis Langlais, ne prendra même pas la peine de m’appeler au téléphone pour me dire que mon transfert rue de Bellechasse est annulé.

Parallèlement, les avocats de l’Église de scientologie mettent la pression sur le directeur de l’École nationale de la magistrature. Le centre de formation, sur de l’Ile-de-la-Cité, m’est désormais interdit. Celui qui me succédera à cette tribune sera le journaliste Serge Faubert, très grand connaisseur de l’organisation sur laquelle il a écrit un ouvrage d’investigation incontournable aujourd’hui encore. Et aux magistrats qui lui demandent où trouver des pistes juridiques sur la Scientologie, Serge Faubert (qu’il en soit remercié) exhibe mon livre !

À la DCRG, après quelques mois à l’écart dans un autre groupe, je demande et obtiens une mutation à l’autre bout du couloir, dans une section antiterroriste. J’y resterai deux ans et demi.

Au bout du compte, certes, ma thèse de doctorat a trouvé grâce aux yeux d’une poignée de juges d’instruction en Europe. Mes mésaventures seront en partie relatées par Charlie-Hebdo et un documentaire diffusé sur Canal+. Mais, pour le policier que je suis, quelque chose est cassé dans la machine :

  • J’ai été lâché par ma hiérarchie – qui m’avait pourtant recruté pour ma spécialisation.
  • Le ministère de l’Intérieur me présente officiellement comme un fonctionnaire partisan.
  • La Miviludes oublie soudainement jusqu’à mon existence.
  • Et le centre de formation professionnelle des magistrats me claque la porte au nez comme elle le ferait à un délinquant multirécidiviste.

Mais jeudi dernier, exactement dix ans après ma soutenance de thèse, la Cour d’appel de Paris vient d’asséner une gifle à tous ces fonctionnaires aux ordres : j’avais raison.

Que l’on ne s’y trompe pas. Je ne suis ni aigri, ni revanchard. Au vu de l’évolution de la Miviludes, je sais que je n’y aurais pas tenu deux mois. Par ailleurs, avec Claude Guéant comme locataire de la Place Beauvau, ma progression de carrière au ministère de l’Intérieur en aurait pris un coup.

Enfin, ce sont en grande partie mes déboires administratifs qui m’ont conduit à aller voir au Canada si l’herbe était plus verte. Et c’est indéniablement le cas.

Autrement dit : Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien.

Mais, à 5500 kilomètres de Paris, un océan plus loin et 10 ans après, qu’il me soit permis d’exulter.

[Mise à jour du 18 mai 2012 : l’Église de scientologie parisienne a récemment tenté d’exploiter cet article à son profit. Son opportunisme semble sans limite, mais la tentative s’avère fort maladroite, comme je l’explique dans un autre article de ce blogue.]

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

23 réponses sur “10 ans après, ma thèse sur la Scientologie est confirmée par la Cour d’appel de Paris”

  1. Disons que  » LA VÉRITÉ FINIT TOUJOURS PAR TRIOMPHER  » Bien que ce soit parfois à un coût très élevé. Gardons toujours espoir et restons justes et objectifs…

    1. Merci. Je crois effectivement que la décision va lui faire très mal en France. Voire en Europe. Attendons de voir ce qu’il en sera des affaires en cours en Belgique sur le fondement de l’escroquerie.

    1. ben voilà en Europe les nouvelles.L’Eglise de Scientologie a été reconnu officiellement comme religion.Ce qui me paraît très logique pour ce que je connais de cette Eglise sérieusement.Je suis étonné vraiment de votre jugement mais chacun étant libre je le respecte.Sans doute n’avez-vous pas eu des services ou enseignements auprès de cette Eglise bien standard, tels les écrits originaux .Cordialement

        1. Dans cette affaire, les prévenus n’étaient pas vraiment des cyber-activistes, mais plutôt des désoeuvrés.
          Généralement, quand on emploie le terme « Anonymous », on ne pense pas à une équipe de « bras cassés ».

  2. Ce jour où je vous ai rencontré, je savais que vous étiez un excellent élément et que vous seriez chez-vous chez-nous…Appelons ça l’instinct…

     » À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire »

    En discrétion, Vigie Lance est toujours là…

  3. Bravo pour votre thèse. De nombreuses familles souffrent des dérives de ces groupes psycho-spirituels, principalement au niveau de la santé physique et mentale et de l’abus financier. Tous ces groupes sont de type totalitaire. Ils se dissimulent sous une pseudo-religion qui est carrément décervelante. Votre publication de thèse vient nourrir celui qui est effectué par des milliers de bénévoles acceptant de témoigner, bien souvent anéantis dans leurs démarches par le pouvoir et le culot de ces groupes. je vous communique un travail bien documenté sur les groupes psycho-spirituels fonctionnant comme des multinationales, et privant des centaines de milliers d’enfants et d’adolescents d’une famille ouverte sur le monde et à leur service, au lieu d’être assujettis à des gourous!!! Hindouisme et dérives sectaires http://www.disons.fr/?p=43506

    1. Doublement merci pour votre compliment et pour le lien vers ce document que je vais lire avec la plus grande attention.
      Au plaisir.

  4. Je vais lire avec plaisir l’ensemble de cette documentation, tout en me demandant si elle va finalement assez loin. Vu l’importance de certaines « églises évangéliques », en Afrique en particulier, combinées avec des ONG (en Ukraine ou dans le monde arabe) comme véhicules pour du renseignement ou de la manipulation par les services américains et « alliés », on peut se poser la question de la vraie « valeur » d’une organisation aussi manipulatrice et aussi financièrement solide que la soi-disant « église » de scientologie.

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