Il faut tuer le cycle du renseignement – 6ème partie

Les critiques (II) – Le cycle du renseignement confronté à la réalité

par Kristan Wheaton

Version originale : Sources & Methods

Traduit de l’anglais (américain) par AP

– Introduction et sommaire de cette série –

Si le manque de précision était le seul reproche que l’on pouvait faire au cycle du renseignement, encore pourrait-il s’en remettre. Comme on l’a remarqué précédemment, des thèmes généraux pertinents émergent bel et bien de l’étude du cycle. Et sa perpétuation suggère que ses incohérences sont, dans une certaine mesure, contrebalancées par sa simplicité.

Malheureusement, le second type de critiques généralement faites au cycle est autrement plus redoutable. En fait, il lui porte un coup fatal. Pour faire simple, disons qu’il n’existe pour ainsi dire aucun praticien ou théoricien expert pour déclarer que le cycle reflète la façon dont on produit le renseignement dans la pratique (que ce soit en général ou dans une branche spécifique de la profession).

Considérons les citations suivantes, que l’on doit à quelques-unes des plus grandes autorités dans chacune des trois grandes communautés du renseignement :

Quand fut venu pour moi le temps de commencer à écrire sur le renseignement – au cours de mes dernières années passées au sein de la CIA –, j’ai découvert de sérieux problèmes dans le cycle du renseignement. Il n’est clairement pas une bonne représentation de la façon dont fonctionne le processus du renseignement.

Arthur Hulnick, What’s wrong With The Intelligence Cycle,
Strategic Intelligence, vol.1 (Loch Johnson ed.), 2007

Bien qu’il soit supposé être davantage qu’une rapide présentation schématique, le diagramme de la CIA [du cycle du renseignement] décrit improprement certains aspects [du travail] et en oublient beaucoup d’autres.

Mark Lowenthal, Intelligence From Secrets to Policy, 2ème éd., 2003

Nous devons commencer par repenser le traditionnel et linéaire cycle du renseignement, qui est plus une manifestation de la structure bureaucratique de la communauté du renseignement qu’une représentation du processus du renseignement.

Eliot Jardines, ancien directeur de l’Open Source Center
dans un témoignage devant le Congrès, 2005

On a décrit le traditionnel cycle du renseignement comme un processus « ideal » qui serait toujours soumis à des contraintes de temps.

Jerry Ratcliffe, Strategic Thinking in Criminal Intelligence, 2004

Le cycle du renseignement est simple, facile à présenter et à comprendre. Le problème, c’est que ça ne fonctionne pas vraiment comme ça. [Le cycle] est trop statique, trop rigide et il induit une trop forte séparation entre les décideurs et les professionnels du renseignement.

T.J Waters, Hyperperformance: Using Competitive Intelligence
For Better Strategy and Execution, 2010

Au fil des années, le cycle du renseignement est devenu une sorte de concept théologique : personne ne remet en cause sa validité. Pourtant, lorqu’on les interroge, nombre d’officiers de renseignement reconnaissent que le processus de renseignement « ne fonctionne vraiment pas de cette façon.»

Robert Clark, Intelligence Analysis: A Target-centric Approach, 2010

Si vous cherchez des critiques détaillées du cycle du renseignement, vous en trouverez facilement (et n’hésitez pas à ajouter les vôtres). Le seul point qui semble encore mériter discussion consiste à déterminer si oui ou non maintenir en place ce modèle biaisé présente plus d’avantages que d’inconvénients. [Les lecteurs du blogue Sources and Methods sont partagés à égale proportion sur cette question.]

En plus des citations reproduites ci-dessus, mon collègue Steve Marrin m’a fourni une intéressante mise à jour après que j’ai commencé à publier cette série d’articles. Selon lui, le cycle du renseignement a été sujet à de « vigoureuses discussions » lors de la conférence RAND/ODNI de 2005 consacrée à la théorie du renseignement. Il ajoutait que cette question fera l’objet d’un atelier à l’International Studies Association Conference de 2012. Pour une dissection minutieuse et finement articulée du cycle du renseignement, je ne pense pas pouvoir recommander meilleur article que celui de Steve dans le chapitre Analyse du renseignement et prise de décision : défis méthodologiques, tiré de son livre Intelligence Theory: Key Questions and Debates (2009).

Une fois encore, des thèmes émergent de ce mécontentement généralisé quant à l’inadéquation du cycle du renseignement. Je reviendrai sur plusieurs de ces sujets lorsque j’aborderai ultérieurement les alternatives au cycle du renseignement. Un thème cependant saute aux yeux à chaque page et tend à dominer la discussion : le cycle du renseignement est linéaire – alors que, dans la pratique, le renseignement ne l’est pas. Cela donne l’impression que les tâches passent d’une phase à l’autre du cycle comme sur une chaine de montage, où les pièces sont fixées dans un ordre spécifique pour créer un produit consistant.

Bien que cette approche ait pu se révéler appropriée dans les manufactures du début du XXème siècle, elle ne fonctionne pas dans le renseignement où, pour ainsi dire, chaque produit recèle une information unique. Imaginons, par exemple, ce dialogue fictif entre Mary, la PDG de Acme Gadgets, et Joe, son responsable du département d’intelligence économique :

Mary – J’ai besoin de savoir tout ce qu’il y a à savoir à propos de la compagnie Zed Gadgets.

Joe – D’accord. Que se passe-t-il ?

Mary – Nous envisageons d’introduire un nouveau gadget et je veux savoir ce que prépare la concurrence.

Joe – Y a-t-il quelque chose que vous souhaitiez savoir en particulier ?

Mary – Eh bien, je vois leurs efforts mercatiques tous les jours à la télévision, donc ça, ça ne m’intéresse pas vraiment. Je suppose que la chose la plus importante, c’est leur structure des coûts. Je veux savoir combien ça leur coûte de créer des gadgets et comment ces couts sont ventilés.

Joe – D’accord. Main d’œuvre, frais généraux. C’est compris. Y a t-il une partie de cette structure des couts qui vous semble plus importante que les autres ?

Mary – Ils paient à peu près les mêmes montants que nous en main d’œuvre et en frais généraux. Donc je serais plus intéressée par les matériaux ; particulièrement le matériau X. C’est le matériau qui nous coute le plus cher.

Joe – Je viens de lire un rapport selon lequel le cout du matériau X est établi au niveau mondial. Souhaitez-vous qu’on regarde cela de plus près et que l’on vous donne notre estimation ?

Mary – Absolument.

Bien que cet exemple soit simpliste, il présente bien la problématique. Même dans cet exemple mineur au sein d’une des phases du cycle traditionnel, on le voit, le renseignement, est – ou tout du moins devrait être – interactif, simultané, itératif. Dans cet exemple, l’interaction entre le professionnel du renseignement et la PDG a débouché sur une formulation des besoins beaucoup plus détaillée et nuancée, partant du général pour aller vers le particulier. Le besoin « Dites-moi tout » s’est finalement focalisé sur « Obtenez-moi les couts de la compagnie Zed en matériau X et donnez-moi une estimation de la prochaine évolution du prix du matériau X.»

Il est tout aussi facile d’imaginer ce genre d’interaction à l’intérieur ou entre les phases du cycle. Les collecteurs d’information et les analystes vont inévitablement faire des allers-retours entre eux, au fur et à mesure que les analystes vont chercher à approfondir leurs rapports et que les collecteurs vont développer de nouvelles aptitudes de cueillette. Il est même fort probable que des phases qui ne sont pas adjacentes sur la représentation graphique du cycle soient amenées à travailler ensemble étroitement ; tel serait le cas d’un analyste faisant (à l’oral) une présentation au rapporteur chargé de la diffusion finale du produit. Les décideurs peuvent également s’impliquer tout au long du processus, en s’intéressant aux rapports de situation, voire en modifiant l’énoncé de leurs besoins au fur et à mesure que de nouvelles informations ou  analyses préliminaires se font jour.

La publication de l’État-major interarmées, Joint Intelligence, évoque clairement ces possibilités [p. I.7]:

Dans bien des cas, les diverses activités de renseignement se produisent presque simultanément ; certaines peuvent même faire l’impasse sur d’autres. Par exemple, une demande en imagerie satellite requerra une activité de planification et d’orientation mais n’impliquera pas nécessairement une reprise de la collecte, du traitement ou de l’exploitation. Dans cette situation, la demande peut être adressée directement à un centre de production où l’on va visionner des images satellites précédemment collectées et exploitées, afin de déterminer si elles satisferaient la demande. De même, au cours du traitement ou de l’exploitation, l’information pertinente peut faire l’objet d’une diffusion directe à l’utilisateur final, sans passer préalablement à travers une analyse exhaustive et une mise en production. En situation de combat, des informations significatives non analysées doivent être mises simultanément à la disposition du chef des opérations (en vue d’une prise de décision en situation critique) et de l’analyste du renseignement (pour la réalisation des évaluations d’usage). En outre, les activités au sein de chaque phase du renseignement sont réalisées continuellement et en lien avec les activités dans chacune des autres phases. Par exemple, la planification du renseignement est mise à jour au fur et à mesure que les besoins en information sont comblées par la collecte ; et de nouveaux besoins sont formulés au cours de l’analyse et de la production.»

La situation s’avère encore plus complexe lorsque vous imaginez une unité de renseignement qui ne dispose pas d’équipes dédiées pour chacune des phases du cycle. Dans les petites structures, là où un même individu collecte, traite, traduit, analyse, met en forme et produit le renseignement, le cycle s’effondre totalement.

L’esprit humain ne fonctionne tout simplement pas de cette façon strictement linéaire. Au contraire, il bondit d’une tâche à une autre. Considérez un instant vos propres habitudes de travail lorsque vous effectuez une recherche sur un sujet donné. Vous réfléchissez un peu, faites un peu de recherche, récupérez un peu d’information, intégrez cette information dans un document plus vaste, puis reprenez vos recherches. Cette approche vous conduit inévitablement à des impasses dans votre analyse, ce qui nécessite davantage de collecte. Si vous êtes chargé de monter un produit de renseignement qui requiert, par exemple, un support multimédia, vous êtes constamment à la recherche de graphismes ou de vidéos que vous pourriez utiliser, indépendamment de leur valeur en termes d’analyse. Il serait tout simplement absurde de suggérer que vous collectiez d’abord toute l’information nécessaire, puis que vous passiez en mode analyse en vous interdisant dès lors toute collecte supplémentaire.

Une des innovations les plus récentes et les plus connues au sein de la communauté américaine du renseignement est l’avènement de Intellipedia, un outil de type Wikipédia pour ladite communauté. Wikipédia est bien sûr l’encyclopédie en ligne gratuite et modifiable par tous. C’est l’un des sites les plus populaires du Web et – du moins selon certaines recherches –, son contenu serait aussi juste que celui d’autres encyclopédies généralement mieux établies. Malgré sa jeunesse, Wikipédia est devenue la troisième source d’information préliminaire des analystes et des universitaires.

Une de ses caractéristiques est sa non-linéarité. Elle ne dispose pas d’une « table des matières ». Les chercheurs, auteurs et modificateurs se fraient leur propre chemin à travers ses ressources. Certaines personnes génèrent des articles entiers, d’autres ne s’y plongent qu’occasionnellement pour corriger un fait particulier, une faute d’orthographe ou une erreur de grammaire. Il existe même de véritables « guerres des modificateurs », lorsqu’un article particulièrement sujet à controverse subit des changements continuels de la part de clans d’opinions antagonistes ; jusqu’à ce que l’un des clans se fatigue et abandonne ou, plus généralement, lorsque les parties en présence en arrivent à une version consensuelle. Au bout du compte, c’est l’ouverture et l’interactivité qui confèrent sa force à Wikipédia.

En lançant Intellipedia, la communauté américaine du renseignement de sécurité a reconnu la valeur d’un tel outil, tout du moins pour ce qui est de ses produits conjoncturels. Lancé en 2006, Intellipedia compterait – selon une étude de juin 2010 – 250 000 utilisateurs enregistrés et il serait consulté plus de 2 millions de fois par semaine. Cette initiative – qui excède largement le cadre expérimental – démontre clairement que la collaboration et l’interactivité – l’anti-cercle du renseignement – constituent le noyau de tout processus moderne de renseignement.

7ème partie – Des cycles, des cycles, toujours plus de ces maudits cycles »

À propos de Kristan Wheaton

Kristan Wheaton, J.D., est maitre de conférences à l’Institute for Intelligence Studies de la Mercyhurst University à Erie, Pennsylvanie (États-Unis). Ancien analyste du renseignement pour l’US Army, il fut notamment chef analyste pour l’Europe, au sein de la Direction du renseignement de l’US European Command, à Stuttgart.

4 réponses sur “Il faut tuer le cycle du renseignement – 6ème partie”

  1. ​Merci pour la traduction. Je vous livre là quelques réflexions en français que m’inspirent quelques extraits du texte ci-dessus. Si j’ai le temps, j’essaierai de les traduire en anglais afin d’aller directement commenter le texte original.
    « Dans les petites structures, là où un même individu collecte, traite, traduit, analyse, met en forme et produit le renseignement, le cycle s’effondre totalement. »
    Au contraire, c’est dans ces petites structures que le cycle est le plus réaliste.

    « Vous réfléchissez un peu, faites un peu de recherche, récupérez un peu d’information, intégrez cette information dans un document plus vaste, puis reprenez vos recherches. »
    C’est pourtant exactement ce processus que le cycle représente : je réfléchis pour orienter ma recherche, je recherche et récupère l’information, j’intègre cette dernière dans un ensemble plus vaste, puis je l’utilise, soit pour éclairer mon action si cette information ainsi exploitée y suffit, soit pour réorienter une nouvelle recherche si elle n’y suffit pas.

    « Il serait tout simplement absurde de suggérer que vous collectiez d’abord toute l’information nécessaire, puis que vous passiez en mode analyse en vous interdisant dès lors toute collecte supplémentaire. »
    On comprend mieux là pourquoi l’auteur est si radicalement opposé à cette modélisation cyclique : il n’a probablement pas perçu ce que la notion de cycle sous-entend. Selon le dictionnaire de l’Académie française le mot « cycle » désigne une « série de phénomènes, d’évènements, de transformations, se produisant périodiquement dans un ordre déterminé, et pouvant se répéter indéfiniment ». En anglais, le mot « cycle » n’exprime peut-être pas cette notion de périodicité et de répétition, ce qui expliquerait que l’auteur ne perçoive ce modèle que comme un processus linéaire dont la représentation circulaire ne serait qu’un effet de style ou décoratif. Il n’en est en réalité rien, et ce qu’exprime la représentation circulaire et encore mieux le concept de cycle, c’est bien que le processus se mord la queue et peut ainsi « se répéter indéfiniment ». Il s’agit bien d’un cycle qui se répète autant de fois que l’analyste le requiert.

    « Si vous êtes chargé de monter un produit de renseignement qui requiert, par exemple, un support multimédia, vous êtes constamment à la recherche de graphismes ou de vidéos que vous pourriez utiliser, indépendamment de leur valeur en termes d’analyse. »
    C’est bien parce qu’il faut éviter à l’analyste de se consacrer « constamment à la recherche » au détriment de l’analyse, que le cycle modélise un fonctionnement cérébral que je qualifierais d’intelligent, qui à chaque passe de recherche associe une nouvelle analyse, puis l’élaboration d’un résultat pour éclairer l’action ou orienter l’enclenchement d’une nouvelle recherche etc.

    FB​

  2. A propos de Wikipédia (ou intellipedia) : « Une de ses caractéristiques est sa non-linéarité. Elle ne dispose pas d’une « table des matières » »
    C’est bien là le problème : un outil de type Wikipédia est un très bon outil « tous usages » sûrement très utile pour rechercher des connaissances sur tel ou tel autre sujet (à condition qu’il soit alimenté), mais ce n’est certainement pas un outil de renseignement. En faire un outil de renseignement, ce serait justement oublier que dans le cycle, il y a une phase très importante qui s’appelle diffusion et qui consiste à présenter le renseignement pour qu’il atteigne tous ceux qui en ont besoin, au moment où ils en ont le besoin sans pour autant en avoir nécessairement conscience. Une encyclopédie est utile lorsque l’on cherche quelque chose, et que l’on sait avec une certaine précision ce que l’on cherche. C’est un outil qui peut être utile dans la phase d’exploitation à condition d’être alimenté, mais il est peu probable qu’il soit alimenté par l’analyste qui doit disposer d’autres outils de capitalisation qui lui permettent en même temps de présenter le renseignement pour le diffuser.
    FB

    1. Wikipédia n’est pas un outil de renseignement au sens strict, mais c’est une importante source d’information pour la communauté du renseignement.
      Intellipédia, en revanche, est utilisé (lu et alimenté) par la seule communauté du renseignement, il s’agit d’un outil collaboratif de production de renseignement. L’article d’Intellipedia vise d’abord la communauté des analystes en renseignement. À un certain moment, le contenu de l’aticle Intellipedia sera extrait et retaillé sur mesure dans le cadre d’un produit de renseignement destiné à un décideur spécifique.
      Le cycle de production des articles sur les deux plateformes peut sembler similaires, mais leur but, leurs utilisateurs et leurs destinataires respectifs diffèrent.

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