Débat radiodiffusé sur la Scientologie – « Médium large », idées courtes

SectesQuand un médiocre apologiste de l’Église de scientologie a plus souvent raison qu’une journaliste de Radio-Canada.

N’étant pas un grand auditeur de radio, j’étais passé à côté de l’édition du 11 mai dernier de l’émission Médium large, sur la première chaine radio de Radio-Canada.

CatherinePerrinCatherine Perrin souhaitait évoquer la sortie sur les écrans de cinéma canadiens du documentaire d’Alex Gibney : Going Clear – Scientology and the Prison of Belief.

EmilieDubreuilAlainBouchardPour commenter ce film, l’animatrice recevait <Émilie Dubreuil, journaliste à Radio-Canada, et Alain Bouchard>, sociolologue des religions et professeur à l’Université Laval, à Québec.

Cliquez sur le microphone pour écouter l’émission

La curiosité aidant, je me suis laissé aller à écouter l’enregistrement (cf. ci-contre). Bien mal m’en a pris. J’ai rarement entendu une discussion aussi nulle – et frustrante – sur la scientologie. D’où le ton acerbe de la présente chronique.

Entre la journaliste auteur d’un reportage sur le centre Narconon à Trois Rivières, et le sociologue des religions connu pour jouer le « petit télégraphiste » de l’Église de scientologie (12), ça ne volait pas bien haut.

Dans le présent article, j’ai entrecoupé leurs déclarations de commentaires personnels, présentés sous cette forme.

En guise d’ouverture, Emilie Dubreuil nous a servi un florilège de clichés sur la scientologie, parmi lesquels  :

  • La scientologie est une multinationale.

Certes, mais l’Église catholique aussi.

  • Il faut payer à chaque étape en scientologie.

Au Québec, on paie ses cours de yoga à la séance. Est-ce que cela constitue de facto une escroquerie ?

  • Les scientologues sont payés très en-dessous du salaire minimum.

C’est le cas de tous les bénévoles qui oeuvrent au développement de leur église. 

  • La cure de désintoxication de l’Église de scientologie coûte très cher.

Pas plus que celle que proposent nombre de cliniques de désintoxication pour fils et filles-à-papa au sud de la frontière.

On notera au passage que l’argumentaire est très orienté sur l’aspect financier, mais sans aucune justification. J’y vois pour ma part un gros relent de morale catholique, selon laquelle « l’argent, c’est sale.»

  • On enferme les gens dans un sauna toute la journée.

Non, on ne les enferme pas. Ils peuvent sortir en cas de besoin. Et ce n’est « que » pour 4 à 5 heures par jour – et pas d’une seule traite.

Jusque là, Alain Bouchard n’a rien rétorqué – et pourtant, il y avait matière. La joute commence lorsque la journaliste assène :

EmilieDubreuil« La scientologie est (…) une foi qui, de l’extérieur, parait complètement farfelue.»

Un florilège de clichés, vous disais-je…

AlainBouchardCe à quoi le sociologue répond fort à-propos que l’Immaculée Conception dans le catholicisme et le cheval ailé à tête de femme chevauché par Mahomet, côté farfelu, ça se pose là.

CatherinePerrinVoyant sa collègue journaliste en difficulté, Catherine Perrin se croit obligée de lui prêter main forte. Elle rétorque au sociologue :

« Une religion où la révélation arrive à la fin du processus, c’est assez unique.»

Elle fait implicitement référence au niveau OT III, qui n’est pas à la fin du Pont vers la Liberté Totale. Comme nous le montre le document ci-dessous.

Cliquez sur l’image pour consulter l’intégralité du document.

AlainBouchardAlain Bouchard répond immédiatement :

« Non, ce n’est pas unique.»

Il a diablement raison. C’est même tellement fréquent que cela porte un nom : une gnose.

Émilie Dubreuil réplique avec les élucubrations du « fameux niveau 22 » :

Ne cherchez pas, le « fameux niveau 22 » n’existe pas ! Il s’agit du niveau OT III

EmilieDubreuilTout y passe : le tyran Xénu, une confédération galactique d’il y a 75 millions d’années, les âmes entassées dans des DC-8 (elle ajoute : «précisément dans des DC-8»), l’explosion des bombes H dans les volcans,… Et Catherine Perrin d’ajouter que « à l’époque, il y a 75 millions d’années, le monde est à peu près dans l’état où il est en ce moment », ce que confirme la journaliste.

Non : selon les différents écrits OT III, à l’époque de l’épisode de l’Implant, la planète capitale de la confédération galactique de Marcab ressemblait à ce qu’est notre monde aujourd’hui. Par ailleurs, il n’est pas question de DC-8 mais de vaisseaux spatiaux ressemblant à des DC-8, sans les réacteurs.

CatherinePerrinL’animatrice ajoute ensuite que la scientologie a été créée dans le but d’obtenir des exonérations fiscales.

Non : L. Ron Hubbard a créé la première église de scientologie en 1953 pour permettre à son organisation de s’implanter en Californie, un État à l’époque davantage réceptif aux nouvelles spiritualités qu’aux nouvelles psychothérapies. L’objectif d’exonération fiscale a émergé bien des années plus tard – comme je l’explique dans un précédent article.

Alain Bouchard est pour sa part plus dubitatif : « Il faudrait vérifier cette affirmation.»

Pour un universitaire soi-disant spécialiste de la scientologie, la réplique est affligeante. D’autant plus qu’il se trompe sur le statut fiscal actuel de la scientologie aux États-Unis. Mais Émilie Dubreuil ne relève évidemment pas ces bourdes.

AlainBouchardIl poursuit en expliquant qu’il faut éviter les raccourcis du genre : « Parce que c’était faux au début, c’est nécessairement faux tout au long. [Parce que] ce n’est pas nécessairement vrai.»

De ce point de vue, il a absolument raison. Et il donne un exemple ultra-classique – et pertinent – : celui du Christ crucifié. Mais le sociologue l’exploite fort mal. Il explique en effet lapidairement que si le Christ a été crucifié, cela signifie que, pour les Romains, c’était un criminel et pas un leader religieux.

Il aurait mieux valu évoquer, même brièvement, le Rex Ivdæorum de l’inscription INRI, les Zélotes (voire les exégèses modernes de la Bible) pour établir que le Jésus de l’Histoire était un leader politique. Le Christianisme est certes l’un des courants philosophiques et spirituels les plus importants de l’Histoire de l’Humanité. Mais sa figure de proue n’a pas toujours été telle que la racontent les Évangiles.

EmilieDubreuilPlus loin, Émilie Dubreuil déclare péremptoirement  que l’audition en scientologie est :

« une psychanalyse assez facile.»

Je ne suis absolument pas d’accord. On peut penser ce que l’on veut des théories scientifiques de L. Ron Hubbard sur le mental, mais l’audition de dianétique n’est pas facile :

  • elle dure des centaines d’heures ;
  • elle est contrôlée par un appareil, l’électromètre. Les fondements scientifiques de son fonctionnement prêtent certes à sourire. Mais la manière dont l’instrument est considéré et utilisé en dianétique, ainsi que la façon dont on forme les auditeurs à son maniement interdisent de dire que l’audition est une psychanalyse assez facile.
  • Par ailleurs, elle n’est pas plus une aberration que la psychanalyse freudienne – dont on connaît depuis des décennies les fondements opaques voire mensongers.

EmilieDubreuilJe ne m’apesantirai pas sur les déclarations d’Émilie Dubreuil quant à :

  • l’existence d’un « ministère de la défense » de scientologie

Ah ? Dernières nouvelles…

Évoquer le nazisme quand on parle de scientologie, ce n’est quand même pas très futé.

  • sa confusion entre les notions de Clair et d’OT.

Mais là, ça devient un peu technique…

CatherinePerrinpour en arriver au moment tant attendu où Catherine Perrin évoque les « actes criminels », les «séquestrations» dont on accuse l’Église de scientologie de se livrer sur ses adeptes. On aurait pu croire que le débat allait alors sortir des abysses. Hélas, trois fois hélas.

AlainBouchardÀ Émilie Dubreuil qui avance diverses exactions imputées à l’Église de scientologie, Alain Bouchard répond : « Si c’est vrai, il faut porter plainte. Il n’y a aucune religion qui est au-dessus de la loi.» Avant de préciser que, concernant la scientologie, « On arrive avec des accusations, mais on n’a aucun fait.»

Menteur ou incompétent ? Je vous laisse juge.

EmilieDubreuilÉmilie Dubreuil de rétorquer : « Il y a beaucoup de plaintes. Il y a eu des condamnations. Au Québec, des causes ont été gagnées.» Et elle donne pour seules illustrations :

  • un gros procès contre David Miscavige, finalement « réglé hors cour » ;

Pas vraiment. Il y a bien eu une enquête fédérale diligentée pour travail dissimulé, visant notamment David Miscavige. Le FBI souhaitait l’interroger. Mais les avocats du Chairman of the Board se sont démenés et sont parvenus à lui éviter d’être entendu dans le cadre de l’enquête. Il n’y a pas eu d’entente hors cour pour la bonne et simple raison que la procédure est tombée en désuétude puis a été close, sans aucun renvoi devant un tribunal.

  • la fermeture du centre Narconon de Trois-Rivières.

Il ne s’agit pas ici d’une cause gagnée en justice : ledit centre Narconon a été fermé suite à une décision de l’Agence de la santé et des services sociaux de Mauricie de ne pas lui accorder une certification ad hoc.

Il aurait été autrement plus pertinent de mentionner le Centre Narconon Arrowhead (Oklahoma) où, entre 2009 et 2012, quatre patients sont morts (dont trois en neuf mois) ; ou bien la condamnation en 1987 pour non-assistance à personne en danger du directeur adjoint du centre Narconon de Grancey-sur-Ource (Côte-d’Or – France), suite au décès d’une femme soignée dans l’établissement.

On regrettera également que Mme Dubreuil semble tout ignorer de certaines décisions de justice qu’il est pourtant essentiel de rappeler dans ce genre de débat :

  • la décision du tribunal correctionnel de Paris en 1978 (confirmée en appel en 1980) condamnant L. Ron Hubbard himself  à quatre ans d’emprisonnement pour escroquerie  ;
  • la condamnation, en 1979 et 1980, de 11 hauts responsables de l’Église de scientologie aux États-Unis (et la désignation de L. Ron Hubbard comme co-conspirateur) pour obstruction à la justice, intrusion dans des locaux d’administrations fédérales, et vol de documents et de biens du gouvernement fédéral. L’affaire est extrêmement connue des spécialistes, sous son nom de code, Opération Snow White.
  • la condamnation de l’Église de scientologie de Toronto en 1992 (confirmée en appel en 1996) pour abus de la confiance du public. (il s’agit du volet canadien de l’Operation Snow White).
  • La condamnation – en appel – en 1997 de plusieurs responsables de l’Église de scientologie de Lyon (Rhône – France) pour homicide involontaire et escroqueries ;
  • la condamnation de deux entités de la scientologie parisienne en 2009 (confirmée en appel en 2012, puis en cassation en 2013) pour escroquerie aggravée en bande organisée et exercice illégal de la pharmacie.

Et j’en passe…

AlainBouchardEnfin, le débat a porté sur les spectaculaires témoignages d’anciens adeptes entendus dans le documentaire Going Clear. Alain Bouchard a appelé à « ne pas généraliser à partir d’un témoignage.»

EmilieDubreuilÉmilie Dubreuil est tombée dans le panneau en rétorquant : « C’est pas un témoignage, c’est plusieurs témoignages d’ex-membres qui ont été là 10-20-30 ans. »

AlainBouchardEt Bouchard de jouer sur du velours en répondant : « Et ça n’est que ça. Ça n’est que ça. C’est comme des prêtres qui ont été dans l’Église catholique pendant 20-30-40 ans et qui tout d’un coup vont écrire des livres. On en a eu ici au Québec.»

Et il n’a pas tort. Certes, Going Clear, ce n’est pas que des témoignages d’ex-scientologues, mais ça l’est tout de même pour beaucoup : plus de la moitié du métrage ! Le film est plutôt réussi, mais ses auteurs n’ont pas su éviter le piège des entrevues avec des apostats.

J’avais évoqué sur ce blogue trois précédents cas dans lesquels des journalistes avaient frappé de plein fouet ce miroir aux alouettes :

Pour ce qui est du débat sur Radio-Canada, le supplice aura duré 20 minutes.

Score final :

score

Cherchez l’erreur…

KropveldLa prochaine fois que Catherine Perrin voudra parler scientologie, notamment au Canada, espérons qu’elle conviera dans son studio un vrai spécialiste de la question : Mike Kropveld, le directeur général de l’association InfoSecte, basée à Montréal. Question niveau, ça équivaudra à une finale de la Coupe Stanley – et non plus à un match de Pee-wee du dimanche matin, à la patinoire Réjean-Houle de Rouyn-Noranda.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l’intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l’aviation civile. Il est aujourd’hui analyste en sécurité de l’information et en renseignement d’entreprise.

3 réponses sur “Débat radiodiffusé sur la Scientologie – « Médium large », idées courtes”

    1. Effectivement, il est très facile connaître l’orientation pro-sciento de M. Bouchard.
      Mais je pense que les recherchistes ont fait le travail… qu’on leur a demandé. Je m’explique.
      Bien des journalistes confondent neutralité et objectivité. Autrement dit, pour être objectif, donnons la parole aux deux camps opposés. La vérité doit certainement se trouver quelque part entre les deux.
      Donc on fait venir dans le studio une anti-sciento et un pro-sciento. Puis on les fait discuter entre eux. Et on s’attend à ce que, comme par magie, la vérité jaillisse…
      Eh bien non, ça ne marche pas. Et cette émission en est une flagrante illustration.

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