‘iPad Bombs’: Batteries not included (3/4)

3ème partie – Combien faut-il d’iPhones pour faire exploser un avion de ligne ?

Introduction et sommaire de cette série d’articles

Aviation civileAdmettons qu’un terroriste puisse embarquer une coque de tablette ou de téléphone intelligent remplie d’explosif sans qu’elle soit détectée par le scanneur à bagage de cabine.

Mais cette coque peut-elle contenir une charge suffisante pour endommager l’aéronef au point d’entrainer sa destruction ?

3.1 – La masse critique

On considérera ici la penthrite comme composant principal (voire exclusif) de la charge explosive. Quelle masse de penthrite doit-on considérer comme critique ? Prenons en compte les exemples suivants :

On prendra donc pour postulat que, pour une organisation terroriste, la masse critique de penthrite se situe aux alentours de 350 g. En dessous d’une telle masse, l’attentat fomenté présente un risque d’échec élevé. Or, en cas d’insuccès, le renforcement des mesures de sureté empêcherait une réplique selon le même mode opératoire.

Autrement dit, tant qu’à faire monter une bombe à base de penthrite dans l’avion, il est hautement souhaitable que la charge dépasse les 350 g.

cubescrambledProblème :

Combien de coques d’iPad ou d’iPhone faut-il pour dissimuler 350 g de penthrite ?

Sachant que la penthrite a une densité de 1,77, une masse de 350 g occuperait un volume de 350 ÷ 1,77 ≈ 197 cm³.

3.1.1 – L’iPad 1

Nous considérerons tout d’abord l’iPad original (iPad 1), puisqu’il s’agit de la tablette électronique de référence la plus volumineuse, donc susceptible de dissimuler la plus grande charge d’explosif.

La tablette s’inscrit dans un parallélépipède rectangle d’un volume de
242,8 × 189,7 × 13,4 mm, soit 617 cm³.

À ce chiffre, il faut retirer le volume représenté par :

  • l’épaisseur de la coque (environ 20 cm³);
  • les coins et angles arrondis, ce que j’évalue à environ 1/5 du volume du parallélépipède (soit approximativement 120 cm³) ;

  • le verre recouvrant l’écran (d’une épaisseur de 1,18mm), soit un volume d’environ 50 cm³.
(c) ifixit.com

Note : on considérera que la dalle de l’écran aura été remplacée par une feuille opaque de couleur noire, pour faire illusion, tout en offrant un espace supplémentaire pour la charge explosive. La dalle d’un iPad 1 occupe en effet environ 90 cm³.

Cela offre un volume disponible de :
cube_solved617 – 20 – 120 – 50 = 427 cm³

Autrement dit, une coque d’iPad 1 peut contenir plus de deux fois le volume critique (197 cm³) de penthrite.

Mais l’iPad 1 est un modèle déjà ancien (2010). Se présenter à un aéroport avec un tel appareil serait aujourd’hui presque suspect en soi ! Apple ne fabrique d’ailleurs plus ce modèle (ni même les iPad 2 et 3). Considérons alors une tablette plus récente (2013).

3.1.2 – L’iPad Air

Combien de coques d’iPad Air faut-il pour dissimuler 197 cm³ de penthrite ?

  • L’iPad Air s’inscrit dans un parallélépipède rectangle de :
    240 mm × 169,5 mm ×7,5 mm = 305 cm³
  • le verre protecteur occupe un volume de :
    240 mm × 169,5 mm × 0,25 mm = 10 cm³
  • La coque occupe un volume qui n’excède pas les 15 cm³.
  • Les coins et les angles sont peu arrondis (environ 5cm³ de moins).

cube_solvedCe qui donne un volume disponible approximatif de :
305 – 10 -15 – 5 = 275 cm³ 

En définitive, une coque d’iPad Air pourrait contenir le volume critique de penthrite.

3.1.3 – Le Galaxy Tab 3  7.0

Intéressons-nous maintenant à une tablette plus petite encore, dont l’écran mesure 7 pouces de diagonale, comme le Galaxy Tab 3 7.0.

Cette tablette s’inscrit dans un parallélépipède rectangle de :
188 mm × 111,1 mm × 9,9 mm ≈ 207 cm³.

À ce  volume, il faut retirer :

  • un verre de 0,5 mm d’épaisseur, soit plus de 10 cm³ ;
  • une coque en plastique d’environ 0,5 mm d’épaisseur, soit un volume d’environ 15 cm³ ;
  • des arrondis de coins et d’arêtes peu marqués (environ 1 cm³).

cube_solvedCe qui donne un volume disponible de :
207 – 10 – 15 – 1 = 181 cm³.

Une coque de Galaxy Tab 3 7.0 ne pourrait donc pas contenir le volume critique de penthrite.

Pour simplifier, on peut tracer une ligne de démarcation parmi les tablettes :

  • la coque d’une tablette dont la diagonale de l’écran mesure plus de 7 pouces peut contenir  le volume critique de penthrite ;
  • la coque d’une tablette dont la diagonale d’écran mesure 7 pouces ou moins ne peut pas contenir  le volume critique de penthrite. C’est encore plus évident pour une coque de téléphone intelligent.

3.1.4 – L’iPhone 5S

  • L’iPhone 5S s’inscrit dans un parallélépipède rectangle de :
    58,6 mm × 123,8 mm × 7,6 mm  55 cm³ ;
  • sa vitre protectrice de 0,5 mm d’épaisseur occupe un volume d’environ 4 cm³
  • sa coque doit occuper approximativement 5 cm³.
  • ses coins arrondis ôtent environ 2 cm³ au volume du téléphone.

cube_solvedCela laisse un volume disponible d’environ :
55 – 4 – 5 – 2 = 44 cm³.

Cela signifie qu’il faudrait 5 iPhones 5S pour contenir le volume critique de penthrite.

On voit mal cinq terroristes porteurs chacun d’une coque d’iPhone remplie d’explosifs, trompant par cinq fois les scanneurs à bagage de cabine, avant d’embarquer à bord d’un avion de ligne. Mais on pourrait imaginer un passager porteur de deux coques, l’une  de tablette de 7 pouces et l’autre de téléphone intelligent, remplies d’explosif plastique – en effet, 181 + 44  > 197.

Dans cette dernière hypothèse, encore faudrait-il que le terroriste  :

  • parvienne à tromper par deux fois le scanneur de bagages à main,
  • après le décollage, se rende aux toilettes, pour y démonter les deux coques,
  • en extirpe les charges explosives,
  • les regroupe,
  • et les relie au système de mise à feu.

Les toilettes d’un avion de ligne ne sont clairement pas le meilleur endroit pour reconstituer un engin explosif artisanal. Umar Farouk Abdul Muttallab, l’Underwear Bomber, l’a prouvé en 2009 à bord du vol Northwest Airlines 253 : il a passé 20 minutes dans les toilettes pour remonter un engin explosif à base de penthrite, qu’il a ensuite été incapable de faire exploser.

En 1994, à bord du vol Philippine Airlines 434, Ramzi Youssef a été plus habile, en remontant dans les toilettes une bombe à base d’explosif liquide. Mais la charge était nettement moindre ; par ailleurs, l’engin avait nécessité du matériel et des modes de dissimulation qui seraient aujourd’hui repérés lors des contrôles de sureté.

3.2 – Et la gestion du risque ?

Sachant tout cela, doit-on demander à tout porteur du moindre téléphone cellulaire (c’est à dire la quasi-totalité des passagers…) d’allumer son appareil avant d’embarquer ?

Autrement dit, doit-on considérer par défaut que tout porteur d’un téléphone intelligent est plus probablement un terroriste qu’un passager qui n’en a pas ? Si l’on pense en termes de risque zéro, la réponse est certainement oui. Mais en termes de gestion du risque, cela ne fait guère de sens.

3.2.1 – Une question de taille d’écran

Tablette 7Comme expliqué plus haut, un appareil à écran de 7 pouces ou moins ne suffit pas à lui-seul à dissimuler la masse critique d’explosif. Un attentat nécessiterait :

  • de trafiquer plusieurs appareils similaires,
  • de tromper autant de fois les scanneurs à bagages de cabine,
  • de procéder à un démontage-remontage-amorçage de la bombe dans les toilettes de la jetée aéroportuaire ou de l’avion.

Le risque de réussite d’un attentat à la bombe via dissimulation d’explosifs dans de tels appareils s’avère donc d’autant plus faible. Dès lors, il m’apparaît particulièrement difficile de justifier la nouvelle mesure de sureté en ce qui concerne l’allumage systématique des téléphones et tablettes de 7 pouces.

Mais l’allumage systématique des tablettes de plus grande taille n’en est pas plus rationnel pour autant.

3.2.2 – Une question de temps

Nous considérerons ici que l’allumage de l’appareil se fera au point de contrôle des passagers.

Il est, selon moi, impensable de confier cette tâche aux agents de la compagnie aérienne,  au comptoir d’embarquement. Si un terroriste a réussi à passer sa tablette piégée dans le scanneur à bagages sans déclencher d’alarme, il lui suffira de cacher cette même tablette dans son bagage ou dans sa veste pour éviter d’avoir à l’allumer au comptoir d’embarquement.

chronoOr, entre le moment où l’agent de contrôle vous demande d’allumer votre appareil et l’instant où vous lui montrez qu’il s’est bien allumé, il va s’écouler environ 10 secondes.

Si vous avez éteint votre téléphone ou votre tablette pour économiser la batterie, l’allumage complet du téléphone prendra environ 5 secondes de plus…

Imaginez le contrôle de sûreté pour un vol de 200 passagers : il faut compter 200 x 10 secondes soit 33 minutes de plus, pour finaliser le contrôle de sureté.

Faites le calcul pour chaque vol  dans un aéroport international, en une journée. Additionnez ces durées. Vous aurez une idée de la pagaille que cette nouvelle mesure de sureté engendrerait si elle était appliquée systématiquement.

Dans le même ordre d’idées, je vous renvoie à mon précédent article consacré aux scanneurs à liquides – et plus spécifiquement au paragraphe consacré au temps de contrôle qu’ils induisent.

3.2.3 – Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Cette mesure serait-elle efficace ? Combien de terroristes pourrait-on arrêter grâce à l’allumage des tablettes et téléphones ? Un nombre très très très faible – pour ne pas dire nul. Cette mesure serait donc très très très peu efficace.

Mais serait-elle efficiente ? Autrement dit, le rapport bénéfice/cout est-il avantageux ? Compte tenu des problèmes opérationnels engendrés par une telle mesure, la réponse est clairement non.

Certains ont donc déjà proposé de mitiger les désagréments opérationnels en appliquant la nouvelle mesure :

  • dicede façon aléatoire : on choisira au hasard un passager sur 10 (par exemple) et on lui demandera d’allumer son téléphone et/ou sa tablette. Si cette méthode de sélection parait sensée, elle s’avère en réalité largement illusoire.
  • aux passagers figurant sur une liste de type SSSS : si votre profil fait de vous une personne potentiellement suspecte, les agents de contrôle vous feront subir un contrôle de sureté poussé et vous demanderont d’allumer votre téléphone. Mais peut-on vraiment imaginer que si le contrôle accru de vos biens et de votre personne n’a rien donné, il suffira d’allumer votre téléphone pour trahir vos funestes intentions ?

3.2.4 – Quel est le risque ?

Rappelons que :

  1. tous les téléphones portables et autres tablettes sont systématiquement passés au scanneur de bagage de cabine ;
  2. même s’il arrive que les agents de contrôle ratent un objet suspect, ce taux d’échec est suffisamment faible pour qu’un terroriste ne puisse pas fonder la réussite de son plan sur une telle inattention ;
  3. les téléphones, mais aussi les tablettes dont la diagonale d’écran n’excède pas 7 pouces ne peuvent pas contenir le volume d’explosif nécessaire pour causer un dommage important à l’aéronef ;
  4. les toilettes de l’avion ou de l’aérogare ne sont pas un local idéal pour construire un engin explosif artisanal.

asymptoteDès lors, quel est le risque qu’un iPad Air (ou qu’un Galaxy Tab 7.0 + un iPhone) bourré de penthrite se retrouve dans un avion de ligne ? Très faible.

Le risque zéro n’existe pas. Les responsables de la sûreté de l’aviation civile occidentale n’ont de cesse de le rappeler. Mais ils cherchent pourtant encore et toujours à l’atteindre…

4ème partie –
« Oui, mais les scanneurs à bagages de cabine peuvent être hackés ! »

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l’intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l’aviation civile. Il est aujourd’hui analyste en sécurité de l’information et en renseignement d’entreprise.

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