Bricoleur Folamour

ou

Comment j’ai appris à ne plus m’en faire
et à ignorer la bombe ultra-artisanale
dans les avions de ligne

TerrorismeAviation civileLe site Internet Terminal Cornucopia explique par le menu comment fabriquer en quelques minutes des armes et explosifs à partir de produits disponibles dans les magasins hors taxes des aéroports. Doit-on pour autant craindre de voir déferler sur l’aviation civile une horde de terroristes cheap-and-geek, disciples de MacGyver ? Non.

Je croyais l’affaire entendue. Depuis quelques mois déjà. Mais non. Il a suffi que la presse ressorte de ses étagères numériques un site Internet pour que certains responsables de la sureté dans les aéroports canadiens se remettent à frémir.

À l’origine du récent malaise, un article du Daily Mail (Royaume-Uni) consacré au site Internet Terminal Cornucopia. Son fondateur, Evan Booth, est un jeune développeur web américain qui se passionne pour la sécurité physique. Amateur de crochetage de serrures, il s’intéresse également à la sureté de l’aviation civile et dénonce à sa manière l’incohérence des mesures de sureté imposées dans les aéroports : il publie des vidéos de démonstration et d’instructions de montage pour des armes et des explosifs ultra-artisanaux. Pourquoi ultra-artisanaux ? Parce qu’ils peuvent être – plus ou moins – aisément construits à partir d’objets usuels en vente libre dans les jetées aéroportuaires – comprenez : après les contrôles de sureté.

Les vidéos de Terminal Cornucopia font leur effet : ça explose, ça flashe et ça pétarade à tous les étages. À tel point que d’aucuns s’inquiétent : et si des terroristes tombaient sur de telles vidéos ?! Mauvaise question : lesdits terroristes sont déjà tombés dessus. Doit-on pour autant paniquer ? Je ne le pense pas. Et ce, pour trois raisons.

1. Les dégâts potentiels des créations d’Evan Booth ne sont pas susceptibles d’intéresser des terroristes de l’air.

On peut classer les créations de Terminal Cornucopia principalement en trois catégories :

Je passe volontairement sous silence les armes de frappe (rien de nouveau sous le soleil) et les déclencheurs à distance (nettement plus longs à monter et dont je cherche encore l’utilité dans les bagages de cabine…).

  • Les armes et projectiles perçants

Ils pourraient certes être mortels. Mais encore faudrait-il pour cela que ces funestes bricolages soient utilisés dans des conditions optimales, telles que celles des vidéos (arme ou cible immobile, visée ajustée, tir à bout portant…).

Par ailleurs, ces armes ne pourraient guère être utilisées qu’une seule fois, avant que leur possesseur ne se fasse tomber dessus à bras raccourcis par le personnel de bord et les autres passagers (en vertu du précédent établi par le Vol United 93).

  • Les explosifs

Certes, une cabine d’aéronef est plus fragile à 30.000 pieds que sur le plancher des vaches. Certes, je ne suis pas ingénieur aéronautique. Mais les explosions démontrées dans les vidéos de Terminal Cornucopia ne me semblent vraiment pas de nature à créer une brèche dans la carlingue de l’appareil, même en haute altitude. Le bruit de l’explosion réverbéré par les parois de la cabine risquerait bien de casser quelques oreilles. Mais ce n’est généralement pas le but recherché par des terroristes.

  • Les projectiles à haute vitesse

Qu’une pièce de 25 cents fasse un trou de 2 cm de diamètre dans une plaque de plâtre d’1 cm d’épaisseur est une chose. Qu’elle transperce les divers parements en plastique ET les parois métalliques de la cabine en est une autre. Il me semble qu’il en est de même pour les doubles parois des hublots.

2. Il existe des armes aussi – voire plus – dangereuses, beaucoup moins sophistiquées et encore plus faciles à mettre en oeuvre.

En effet, une personne déterminée n’a nullement besoin de jouer les MacGyver maléfiques pendant une demi-heure dans les toilettes d’une jetée aéroportuaire pour obtenir de quoi semer la panique dans le ciel.

Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, les bouteilles d’alcool fort en vente dans les boutiques hors taxes ont un véritable potentiel “terroriste” (comprenez « pour instiller la terreur »). De tels modes opératoires ne causeront pas un crash de l’appareil, mais les dégâts dans la cabine – et dans la tête des passagers survivants – seraient à mon sens nettement plus importants que ceux causés par une baleine de parapluie ou une pièce de monnaie, fussent-elles propulsées à 100 m/s.

pieu

On rétorquera que les sièges et les tapis des cabines d’avion sont ignifugés. Certes, mais pas la peau ni les vêtements des passagers…

Je rappelerai enfin le cas de David Mark Robinson – mentionné dans un précédent article – qui, au lieu de s’inspirer de MacGyver, a puisé dans l’arsenal de Buffy contre les vampires pour blesser grièvement un agent de bord et un passager… avec des pieux en bois. Lesquels  – et c’est la moindre des choses – n’avaient pas fait sonner l’alarme des portiques de détection métallique…

3. Il existe des armes certes plus sophistiquées mais nettement plus dangereuses et potentiellement indétectables

Je suis personnellement beaucoup plus préoccupé par d’autres matériels que d’éventuels terroristes pourraient apporter à bord : les armes à feu imprimées en 3D. Leur principal intérêt : elles sont indécelables par les systèmes de détection utilisés par défaut dans les aéroports.

Pour l’heure, l’hypothèse peut sembler anecdotique. En effet, pour tirer plusieurs coups avec le dernier modèle effectif , il faut :

  • dévisser le canon de l’arme,
  • ôter l’étui de la cartouche tirée,
  • remettre une autre cartouche,
  • revisser le canon,
  • presser la détente, etc…

Bref, le précédent du Vol United 93 s’applique ici aussi.

Mais il en ira tout autrement lorsque qu’un système de tir semi-automatique sera au point d’ici quelques mois ou quelques années.

On est déjà capable d’imprimer en 3D des armes semi-automatiques… en métal.

On est déjà capables d’imprimer en plastique et en 3D des platines et des chargeurs d’armes automatiques pleinement fonctionnels sur des armes métalliques.

Le reste n’est qu’une question de temps.

Chargez ces armes avec des munitions à fort taux de polymère (faible proportion de métal, donc quasi-indétectable par les portiques de détection métallique), et nous aurons alors un problème d’un tout autre niveau.

Bref, si j’étais un terroriste désireux de détourner un avion de ligne ou de faire un carnage dans la cabine, ce n’est pas vers les bricolages d’Evan Booth que je me tournerais, mais indéniablement vers l’impression 3D.

Non vraiment, les armes présentées sur le site Terminal Cornucopia ne constituent pas un risque terroriste crédible.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l’intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l’aviation civile. Il est aujourd’hui analyste en sécurité de l’information et en renseignement d’entreprise.

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