Affaire du tireur parisien – Le profilage criminel a du plomb dans l’aile

TerrorismeLe profilage criminel sied mieux aux séries télévisées américaines qu’à la chronique judiciaire française. C’est ce que m’inspire la lecture d’une analyse livrée par une célèbre criminologue dans l’affaire du tireur parisien. Au programme : grossières erreurs et poncifs édifiants.

Marronnier de la presse, poule aux oeufs d’or des producteurs du grand et du petit écrans, le profilage criminel alimente bien des fantasmes dans la population et chez nombre de chroniqueurs judiciaires. Mais cette ferveur au long cours empêche apparemment de se poser la question qui fâche : le profilage criminel fonctionne-t-il vraiment ?

Si l’on se fie au récent profil livré par une criminologue spécialisée, en plein coeur de l’affaire du tireur parisien, on est en droit d’en douter.

Ainsi, le 19 novembre dernier, alors que la Crim’ (la Brigade criminelle de la Préfecture de Police, à Paris) traque toujours l’auteur des agressions, Le Figaro publie une entrevue avec Mme Lygia Négrier-Dormont (LND). Elle y est présentée ainsi :

figaroguillemet_Criminologue et pionnière dans les techniques du profilage criminel,(…) formée à l’académie du FBI, [elle] a enseigné les sciences du comportement à Washington, Pékin ainsi que dans les écoles d’officiers de police et de gendarmerie en France.

La criminologue livre alors au journal son profil du malfaiteur. Au moment où j’en prends connaissance, le 20 novembre au matin, l’homme n’est toujours pas identifié. Mais l’analyse de LND m’apparaît pour le moins… disons, hautement approximative. Un scepticisme que je signale alors aussitôt sur les réseaux sociaux (non pas que j’y ai une quelconque influence, mais cela prouve l’antériorité que j’allègue).

Le lecteur voudra bien pardonner l’emploi que j’y fais d’un langage familier – mêlant le français et le québécois – qui tranche avec celui que j’utilise généralement sur ce blogue (crédibilité professionnelle oblige…). Je le justifierai en paraphrasant Michel Audiard : Lygia mon petit, je ne voudrais te paraître vieux jeu et encore moins grossier, l’homme de la toundra, parfois rude, reste toujours courtois… mais la vérité m’oblige à te le dire…

Je n’ai pas eu à attendre longtemps pour voir les faits confirmer ma position. En effet, quelques heures plus tard, on apprenait l’arrestation du tireur, Abdelhakim Dekhar. Les détails sur sa personne et sur ses actes ont aussitôt commencé à émerger. Et la boule de cristal de Mme LND a volé en éclats. La preuve par 6 :

Lygia Négrier-Dormontguillemet_Je crois [le tireur] animé par un très profond désir de règlement de compte personnel, par une croisade intime. À travers sa série d’agressions, il semble vouloir répondre à une injustice qu’il estime avoir subie. (…) Il a manifestement soif de vengeance…

Première erreur. Si Abdelhakim Dekhar avait vraiment voulu se venger personnellement de quelque chose à Paris, cela aurait été de la police et/ou de la justice qui l’ont appréhendé et envoyé croupir quatre ans en prison, pour avoir participé à une agression violente contre des policiers – laquelle avait fait cinq morts. Si le tireur s’en est pris à la presse et au secteur financier, ce n’est pas par vengeance personnelle, mais par idéologie.

Lygia Négrier-Dormontguillemet_En apparence, le tireur semble bien inséré. D’ailleurs, il n’a pas agi ce week-end avant de reprendre son cycle le lundi matin, comme s’il rentrait chez lui le soir, pour rejoindre un environnement familial ou amical bien feutré.

Là encore, c’est manqué. Abdelhakim Dekhar n’était pas quelqu’un de bien inséré socialement. Emprisonné de 1994 à 1998, il s’était ensuite installé à Londres, où il s’était marié en 2000 à une étudiante turque. Mais depuis, aucun signe d’une vie bien rangée. Revenu en France en juillet, il était parfois hébergé dans une chambre (qu’il occupait seul) à Courbevoie (Hauts-de-Seine). C’est d’ailleurs son logeur qui l’a dénoncé à la police après l’avoir reconnu sur les vidéos télévisées du tireur.

Lygia Négrier-Dormontguillemet_[O]n le voit manier son fusil à pompe avec assurance comme s’il était un ancien militaire ou un chasseur.

Pas de chance, ce n’est ni l’un ni l’autre. Abdelhakin Dekhar est un ancien malfrat.

Lygia Négrier-Dormontguillemet_C’est un obsessionnel qui en veut au milieu de la presse, peut-être de la banque.

Un point pour LND ! Cela dit, à l’époque de cette entrevue, le tireur avait attaqué les locaux de deux organes de presse et le siège d’une banque. De fait, je ne suis guère impressionné. Il me revient en tête les mots de Coluche, citant un article de presse de 1979 :

guillemet_colucheUn des billets de la rançon du petit Jean-Luc a été retrouvé à Madrid. Les enquêteurs pensent que les ravisseurs sont passés en Espagne…

Mais la criminologue ne s’arrête pas en si bon chemin.

Lygia Négrier-Dormontguillemet_Selon moi, il va recommencer si la police ne l’empêche pas avant. Il se sent investi d’une mission et il n’a pas envie de se faire prendre tant qu’il n’ira pas jusqu’au bout.

Dekhar se sentait-il investi d’une mission ? C’est possible. Mais pour ce qui est du caractère jusqu’au-boutiste du gaillard, il a depuis été totalement infirmé : après ses attaques, Dekhar a déclaré à son logeur de Courbevoie « J’ai fait une connerie.» Il a par la suite tenté de se suicider en prenant une forte dose de médicaments, depuis sa voiture dans un stationnement de Bois-Colombe (Hauts-de-Seine), là où la police l’a finalement arrêté, dans un état semi-comateux.

Lygia Négrier-Dormontguillemet_Une chose est sûre : ce tueur en puissance peut encore multiplier les coups d’éclats.

[les caractères gras sont de mon fait].

Une chose est certaine : tout peut arriver.

Sidérant. Merci, Vot’ Sérénité.


Pierre Dac et Francis Blanche – Le Fakir Rabindranath Duval

Il faudra évidemment plus que cet article pour remettre en question l’efficacité alléguée du profilage criminel. Je ne prétends pas tirer une généralité de ce seul exemple. Mais il me paraît particulièrement hasardeux de marquer du sceau de la science – même molle – ce qui ressemble à un thème astral d’Élizabeth Teissier au meilleur de sa forme.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

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