Les couteaux de poche ne doivent pas être autorisés en cabine. – [3/3]

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Une réintroduction pour le moins incohérente

Cet épisode réglementaire sur la réintroduction des couteaux de poche dans les avions aura permis de contempler une nouvelle fois la sureté à géométrie variable de la TSA. Et son manque de vision à moyen terme.

Le 13 mars dernier, en audience devant une commission du Congrès, John Pistole déclarait :

guillemet_john_pistoleUn petit couteau de poche n’aura absolument aucune conséquence désatreuse à bord d’un avion.

A small pocket knife is simply not going to result in the catastrophic failure of an aircraft.

Mais, à une autre occasion, le chef de la TSA expliquait pourquoi les cutters resteraient bannis des avions commerciaux :

guillemet_john_pistoleJ’aimerais que [la nouvelle réglementation] soit aussi simple que possible. [Mais] il y a une trop forte composante émotionnelle  liés aux cutters. C’est pour cette raison qu’ils ne seront pas autorisés.

I wish [the new rule] could be as clean as possible. [But] there’s just too much emotion associated with particularly the box cutters. So those will not be allowed.

Mêlant ainsi décision de principe prétendument rationnelle et exceptions purement émotionnelles, la TSA se prépare des nuits sans sommeil.

Couteau : 1 – Dentifrice : 0

Vous pourrez donc certainement sous peu monter à bord d’un avion de ligne avec un couteau de poche. Mais pas avec un tube de dentifrice ou un flacon de rince-bouche. La situation est pour le moins paradoxale. En effet, John Pistole veut que ses agents de contrôle se concentrent sur la détection d’explosifs. Or, les liquides, aérosols et gels (LAG) sont interdits en cabine depuis 2006 en raison de leur éventuelle utilisation pour dissimuler des explosifs. Mais comme la TSA ne dispose encore pas de détecteurs d’explosifs pour LAG, elle interdit tout simplement leur introduction dans les avions.

Si l’on pousse la logique jusqu’au bout, il faudrait interdire en cabine… les corps humains, sous prétexte que leurs cavités peuvent dissimuler des explosifs et que l’on ne dispose pas encore de technologies de détection adéquate.

Et mon Victorinox 32 fonctions ?

Force est de constater que, d’un point de vue opérationnel et tactique, la grille de distinction entre bons et mauvais couteaux que propose d’instaurer la TSA n’est pas un modèle de cohérence. Et elle laisse présager de belles complications sur le terrain, aux points de contrôle préembarquement.

Officiellement, la TSA entend abaisser le temps de passage moyen de chaque passager aux alentours de 30 secondes. Mais la nouvelle procédure risque de battre en brèche ces espérances opérationnelles.

La réglementation proposée interdit les couteaux :

  • dont la lame excède 2,36 pouces de long et/ou 0,5 pouce de large
  • ou dont la lame amovible peut être bloquée en position ouverte
  • ou qui possèdent une poignée ergonomique.

Maintenant, que va-t-il se passer lorsqu’un passager arrivera au point de contrôle préembarquement avec un couteau suisse ? L’agent de la TSA va devoir sortir toutes les lames pour vérifier que chacune n’excède pas les 2,36 pouces de longueur sur ½ pouce de largeur et qu’elle ne peut pas être verrouillée.

Personnellement, je dispose d’un Victorinox à 32 fonctions. Combien de temps l’examen exhaustif de mon couteau va-t-il prendre ? Si l’on rajoute à cela les explications que devra me donner l’agent de la TSA sur le pourquoi du contrôle et les résultats de son examen de l’objet, mon temps de passage va allègrement excéder les 2 minutes.

Si la règle du 3-1-1 sur les liquides, les aérosols et les gels vous semblait pénible, attendez de voir entrer en vigueur la nouvelle lubie de Pistole. Car si l’on peut se départir sans larmes d’un flacon de shampooing, il est plus difficile de se séparer définitivement d’un Victorinox de collection.

victorinox

Bref, si l’agent de la TSA décide de ne pas autoriser mon couteau, et que je ne souhaite pas qu’il me le confisque, je vais devoir :

  • remballer mes affaires,
  • quitter le point de fouille,
  • aller au bureau de poste pour m’envoyer mon couteau par courrier,
  • puis… repasser le point de fouille.

Résultat : un temps de contrôle du passager qui va plus que tripler.

Multipliez ce temps majoré par le nombre de couteaux suisses trouvés aux points de fouille. Actuellement, alors que l’interdiction des couteaux en cabine est bien connue de la population, dans un grand aéroport américain comme Los Angeles International (LAX), la TSA saisit chaque jour près de 50 couteaux multifonctions.

Dès que la réglementation autorisera de nouveau en cabine les petits couteaux, ce sont assurément des centaines de Victorinox et autres Leatherman qui transiteront chaque jour dans chaque aéroport international.

Le couteau, la batte et le bâton

Outre les couteaux, la réglementation en suspens prévoit également d’autoriser toute une série d’objets jusqu’ici interdits. L’administration se livre à un véritable inventaire sportif à la Prévert. Mais qui se révèle proprement abscons lorsque l’on se souvient que l’on parle ici de sûreté de l’aviation. La TSA entend en effet autoriser en cabine :

  • les battes de base-ball de moins de 24 pouces de long et pesant moins de 24 onces ;
  • les bâtons de crosse (taille indifférente) ;
  • les bâtons de golf (taille indifférente) dans la limite de deux par personne ;
  • les bâtons de hockey (taille indifférente) ;
  • les bâtons de ski ;
  • les queues de billards.

Sur le plan de l’absurde, on touche ici au sublime.

Remarquons tout d’abord que tous les points de fouille, dans tous les aéroports américains, devraient être équipés d’instruments de mesure de longueur et de masse.

Par ailleurs, les battes de base-ball de plus de 24 pouces seraient interdites. Pourquoi ? Mais voyons, mon bon monsieur, en de mauvaises mains, ce sont des armes redoutables.

warriors

Note pour John Pistole : les battes de moins de 24 pouces ne sont guère moins dangereuses et, dans une cabine d’avion, s’avèrent nettement plus maniables que les modèles plus longs.

Les clubs de golf, en revanche, peuvent excéder les 24 pouces. On ignore pour quelles raisons. Probablement parce qu’il n’y a que des gentlemen qui peuvent s’en procurer. Et ils sont limités à deux par personne ; ça tombe bien, c’est justement le nombre maximum de mains dont peut disposer un être humain.

Idem les bâtons de hockey qui, apparemment, ne peuvent jamais être utilisés par des brutes épaisses…

À la TSA, d’aucuns feraient bien de revoir sans délai The Warriors (Les guerriers de la nuit – 1979), l’excellent film de Walter Hill qui nous explique par le menu que l’on peut utiliser divers articles de sport de bien des façons (violentes).

*

*        *

La décision de réintroduire les petits couteaux en cabine s’avère totalement injustifiée. Prise à la va-vite pour répondre à d’impératives coupes budgétaires, cette mesure repose sur :

  • le postulat absurde que l’on peut trouver en cabine des objets anodins autant voire plus dangereux qu’un couteau ;
  • la croyance biaisée que les portes renforcées font des cockpits des forteresses inexpugnables, et empêchent les actes terroristes non-explosifs ;
  • le dogme de l’attentat à l’explosif – menace de sureté numéro 1 contre les aéronefs en vol, qui veut que l’on se concentre, au contrôle préembarquement, sur la détection des explosifs.

Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout, l’administration de la sûreté des transports devrait également autoriser les armes à feu en cabine. Dès lors que cela permet à ses agents de contrôle de se focaliser toujours davantage sur les charges explosives…

À propos d’armes à feu, au lieu de perdre son temps à couper les cheveux en quatre au canif, la TSA ferait mieux de se pencher sérieusement sur un problème émergent autrement plus important.

Au quartier général d’Arlington, a-t-on entendu parler d’armes à feu imprimées en 3D – non détectables par les portails détecteurs de métaux… – et de munitions à base de matériaux composites ? A-t-on entendu parler des 65 armes à feu (dont 54 chargées) saisies sur des quidams lors de la seule semaine du 20 mai dans les aéroports américains ?

Paraphrasons Jimmy Malone dans cette scène mythique du film Les incorruptibles (Brian de Palma, 1987) :

guillemet_Y’ a que la TSA pour faire un coup pareil : amener un canif pour un duel au fusil.

JimmyMalone

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

2 réponses sur “Les couteaux de poche ne doivent pas être autorisés en cabine. – [3/3]”

  1. C’est vraiment hallucinant de bêtise…J’ai dans l’idée de faire un rapport sur la sécurité informatique vue par la DCRI…du même accabit, hèlas. Pourrai-je le poster ici ?

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