Quand l’absurdité de la No-Fly List américaine cache une inquiétante pratique policière

À première vue, il s’agit là d’un nouvel avatar de la désastreuse gestion de la No-Fly List aux États-Unis. Mais à y regarder de plus près, la mésaventure de Wade E. Hicks Jr, à Hawaï, il y a deux semaines, va bien au-delà et met en évidence un dangereux dérapage policier. Dérapage qui s’appuie sur cette fameuse liste d’interdiction de vol pour brider les libertés individuelles des citoyens américains, voire des voyageurs étrangers qui souhaiteraient se rendre aux États-Unis.

Ainsi, le 14 octobre dernier, ce citoyen américain de Gulport (Mississipi) décollait de San Francisco sur un vol affrété par l’armée. Sa destination finale : Okinawa, pour rendre visite à sa femme, lieutenant de la Marine américaine, en poste dans l’archipel japonais. À l’aéroport d’Oahu (Hawaï), où l’avion a fait escale pour ravitaillement, M. Hicks se voit refuser le droit de remonter à bord. La raison avancée par l’agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) est sans appel : Wade Hicks figure sur la No-Fly List.

1 – Un danger pour la sécurité nationale à bord d’un vol de l’Armée américaine ?

Rappelons que cette liste d’interdiction de vol est tenue par le Terrorist Screening Center (TSC), une division de la branche Sécurité nationale du Federal Bureau of Investigations (FBI). Elle répertorie les noms de personnes interdites de monter à bord d’un avion de passagers (civil ou militaire) en raison de la menace qu’elles représentent pour la sureté de l’aviation civile.

Première interrogation : comment se fait-il que Wade Hicks, considéré par le TSC comme une menace de sécurité nationale, ait pu librement monter à bord d’un avion des lignes intérieures américaines, entre San Francisco et Oahu ? La réponse officielle est que sur les vols affrétés par l’armée, l’identité des passagers est contrôlée :

  • sur une base de données tenues par les autorités militaires pour les vols domestiques,
  • sur la No-Fly List du TSC seulement pour les vols internationaux.

Cette durable ségrégation entre vols domestiques et internationaux n’en finit pas de m’intriguer. A-t-on oublié que les quatre avions du 11-Septembre ont tous décollé d’aéroports américains ? A-t-on oublié que la principale menace de sécurité nationale vient aujourd’hui des loups solitaires et autres homegrown terrorists ? Dans le même ordre d’idées, on pourra lire avec intérêt l’excellent éditorial que consacre Philip Baum à cette problématique, dans le numéro d’aout dernier de la revue Aviation Security International (p.1).

Mais l’absurdité ne s’arrête pas là. Car lors de son séjour forcé à Hawaï, Wade Hicks a été hébergé… sur la base de Pearl Harbor, port d’attache de sous-marins, destroyers et autres bâtiments de la Marine américaine. Alors qu’il est considéré comme une menace à la sécurité nationale !

2 – S’est-on vraiment trompé de Wade E. Hicks Jr. ?

À première vue, chez nos voisins du sud, rien de nouveau. Cette affaire ne constituerait rien de plus qu’un de ces innombrables cas d’homonymie dont la No-Fly List se fait une spécialité (de préférence avec de jeunes enfants : [1][2][3]).   Il y aurait donc quelque part, aux États-Unis, un autre Wade Hicks recherché par les autorités.

L’hypothèse est crédible. En effet, Wade E. Hicks Jr :

  • est marié à une lieutenant de l’US Navy,
  • a travaillé à plusieurs reprises à contrat pour l’armée américaine,
  • détient une panoplie de cotes de sécurité délivrées par les administrations fédérales,
  • vient de passer avec succès une vérification de ses antécédents dans le but d’obtenir un permis de port d’arme dissimulée.

L’homme déclare n’avoir aucun casier judiciaire. Et le médiatique enquêteur privé Douglas Hagmann a même fait réaliser sur lui une rapide enquête qui révèle que Wade Hicks Jr n’a effectivement aucun antécédent judiciaire. Bref, aussi bien sur le plan de la sûreté de l’État que de la criminalité, le bonhomme est blanc comme neige. Que fait-il sur la No-Fly List du FBI ?

Mais l’absurdité continue. Ainsi, durant son séjour forcé sur l’ile, M. Hicks a pris attache avec des élus de Hawaï et du Mississipi. Résultat : Wade Hicks, toujours considéré comme une menace à la sécurité nationale, est autorisé à reprendre un avion pour retourner sur le continent. Mais il lui est toujours interdit de prendre un vol international. Comprenne qui pourra.

Doit-on conclure à un nouveau méli-mélo de l’administration fédérale et tourner la page ? Pas si sûr. Car l’affaire fait apparaitre deux éléments troublants. Tout d’abord, lorsque Wade Hicks se voit signifier à Hawaï qu’il est sur la No-Fly List, il allègue qu’il s’agit forcément d’une homonymie. Ce à quoi l’agent de l’ICE répond que c’est bien de lui, Wade E. Hicks Jr., dont il s’agit : le numéro de sécurité sociale et la date de naissance figurant dans la base de données concordent avec ceux du passager interloqué.

Pourquoi la Sécurité nationale se méfie-t-elle à ce point d’un citoyen au-dessus de tout soupçon, déjà vérifié sous toutes les coutures par les services de police et de renseignement (civils et militaires) ? Wade Hicks ne voit qu’une explication : ses prises de position critiques envers le gouvernement fédéral.

3 – La No-Fly List, sanction gouvernementale du délit d’opinion ?

Car l’homme ne fait pas mystère de ses opinions politiques. Une recherche Internet élémentaire fait apparaître ses idées proches de celles du Tea Party. Par exemple, il est membre du site non équivoque Patriots for America (sa page personnelle a été récemment supprimée mais elle existe toujours dans le cache de Google en date du 4 octobre dernier). Wade Hicks apparait également sur une longue vidéo publiée en 3 parties sur YouTube : durant vingt minutes, il fait une déclaration sur le perron de la mairie de Bay St-Louis (Mississipi), lors d’une célébration du 4 juillet organisée en 2009 par les partisans du Tea Party.

Il est également connu pour avoir remis en cause les conclusions de la Commission nationale sur les attentats terroristes contre les États-Unis du 11 septembre 2001, mais aussi pour ses critiques du National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2012 (NDAA). Il s’agit là d’une loi fort décriée du gouvernement démocrate Obama car elle permet notamment la détention illimitée de personnes (même des citoyens américains) en lien avec une activité terroriste ou de guerre contre les États-Unis et ce, sans qu’aucune accusation ne soit officiellement portée.

Compte tenu de l’absence d’antécédents de Wade Hicks, Il est dès lors raisonnable de penser que ce sont ses déclarations anti-Obama qui ont conduit le FBI à s’intéresser de près à lui et à restreindre son droit de voyager par avion. En effet, selon la Cour d’appel du 9th Circuit, les Américains disposent bien d’un droit de voyager garanti par le Premier Amendement de la Constitution américaine, mais il n’existe pas de droit constitutionnel de voyager à l’international. De fait, il y aurait environ 500 citoyens américains sur la No Fly List.

Seul problème : Wade Hicks n’a commis aucun crime, n’est en lien avec aucune organisation terroriste. Le seul reproche que l’on peut lui faire : user de son droit de libre parole, garanti par ce même Premier Amendement de la constitution américaine ! Voilà donc le nœud du problème. Les autorités fédérales – au premier rang desquelles le FBI – viennent-elles de poser les bases d’une nouvelle pratique attentatoire aux libertés individuelles, consistant à inscrire discrétionnairement (et arbitrairement) sur la No-Fly List le nom d’opposants politiques au gouvernement en place ?

Ce serait inquiétant pour les citoyens américains, qui perdraient ici un nouveau privilège attaché à leur nationalité (on pense notamment au maintien des Free Speech Zones et à l’autorisation présidentielle de placer sur la Kill list des citoyens américains). Mais cette pratique le serait encore plus pour les étrangers qui souhaiteraient visiter les États-Unis. Déjà, si vous n’êtes pas Américain et avez un casier judiciaire, la chose n’est pas aisée. Mais aujourd’hui, il n’y aurait même plus besoin de condamnation. Faire des déclarations critiques sur le gouvernement fédéral américain suffirait à vous fermer les portes du pays.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

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