Non, le profilage de sureté ne doit pas être du profilage racial

De toutes les mesures de protection de l’aviation civile, le profilage est décidément la plus mal comprise. Dès qu’un politicien ou un journaliste se penche sur la question, le terme est encore et toujours synonyme de « profilage racial ».

Cette incompréhension majuscule offre diverses déclinaisons. Par exemple, depuis plusieurs années, resurgit régulièrement une théorie saugrenue selon laquelle le profilage racial aurait parfaitement sa place dans les systèmes de sûreté de l’aviation civile des pays démocratiques.

Ainsi, pas plus tard que la semaine dernière, dans le Philadelphia Inquirer, l’avocat, journaliste politique et homme de radio Michael Smerconish y allait de sa chronique sur le sujet. Il écrivait :

Je ne dis pas que nous devrions ne contrôler que les jeunes hommes arabes, ni que tout jeune homme arabe prenant l’avion devrait être contrôlé. Mais nous ne pouvons ignorer les points communs en ce qui concerne l’âge, le sexe, la nationalité, la religion et l’apparence des 19 hommes responsables du 11-Septembre et d’autres actes terroristes. Certains types de personnes doivent être contrôlés plus étroitement que d’autres. (…) Les forces de police doivent prendre en considération les similitudes de toute personne membre d’un groupe ayant des intentions néfastes. On ne dirait jamais à une unité de lutte anti-mafia d’ignorer les Italo-Américains lors de ses enquêtes sur la Cosa Nostra. Et je suis certain que personne n’a dit au renseignement britannique d’oublier les Irlandais lorsqu’il se concentrait sur l’IRA dans les années 1980. (…) Le tireur qui, il y a deux semaines, a tué six personnes dans un temple sikh près de Milwaukee était un vétéran de l’Armée et un néo-nazi. Tout comme les poseurs de la bombe d’Oklahoma City, il correspondait au profil établi dans un rapport du Ministère de la Sécurité nationale publié en avril 2009.

L’idée parait sensée. Sauf qu’elle ne l’est pas. Elle est même totalement irresponsable.

En effet, focaliser sur les jeunes hommes arabes dans les aéroports, c’est oublier les efforts dépensés depuis quarante ans par les groupes terroristes concernés pour contourner ce fameux profil :

  • Le 20 août 1970, œuvrant pour le FPLP,  Patrick Argüello et Leila Khaled tentaient de détourner le vol El Al 219 entre Amsterdam et New York. Argüello avait la double nationalité américaine et nicaraguayenne. Quant à Leila Khaled, déjà auteur d’un détournement l’année précédente, elle avait entretemps subi six interventions de chirurgie esthétique pour dissimuler son identité afin d’attaquer le vol 219.
  • Le 30 mai 1972, à l’aéroport de Lod-Tel Aviv, un commando de trois terroristes de l’Armée rouge japonaise débarqua d’un vol Air France en provenance de Rome. Ils récupérèrent leurs bagages et en sortirent des mitraillettes et des grenades. Ils tuèrent 26 personnes et en blessèrent 80 dans l’aéroport. Ils agissaient pour le compte du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP).
  • Le 17 avril 1986, à Londres-Heathrow, Anne-Marie Murphy, une jeune Irlandaise enceinte de six mois était repérée juste avant d’embarquer à bord d’un vol El Al vers Tel Aviv. On fit alors ressortir son bagage de la soute de l’appareil pour y découvrir qu’elle transportait à son insu  une bombe placée là par un agent des services secrets syriens.
  • Le 24 août 2004, deux « veuves noires » (femmes de terroristes tchétchènes morts en martyr qui, en représailles, deviennent elles-mêmes terroristes suicidaires) ont fait exploser en vol deux avions des lignes intérieures russes, causant près d’une centaine de morts.
  • Le 25 décembre 2009, à l’instigation d’Al Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), le jeune Umar Farouk Abdulmuttalab a tenté de faire exploser un avion peu avant son atterrissage à Détroit. Il avait monté l’explosif à bord de l’avion à Amsterdam en le dissimulant dans son sous-vêtement. Mais il avait fait de même la veille en embarquant à Abuja (Nigéria). Aurait-on dû le profiler ? Contrôler étroitement tous les jeunes hommes noirs musulmans au Nigéria est tout simplement un non-sens.
  • Le 18 juillet dernier, à l’aéroport de Bourgas (Bulgarie), un jeune homme faisait exploser une bombe à la porte d’un bus de touristes israéliens stationné devant l’aérogare, tuant six personnes. Le terroriste, de race blanche, agissait selon toute vraisemblance pour le compte du Hezbollah.

La liste est longue.

Les terroristes islamiques ont des points communs ? Certes. Mais comment savoir que le prochain à passer à l’acte sera un jeune homme arabe ou une personne recrutée précisément pour contourner ce profil ?

 Par ailleurs, les terroristes islamistes ne sont pas les seuls à détourner les avions, voire à les utiliser comme missile sur une cible au sol.

Michael Smerconish nous dit en substance :

– dans les aéroports, mettez l’accent sur les jeunes hommes arabes.

– devant les temples de religions minoritaires et devant les bâtiments de l’administration fédérale, focalisez d’abord sur les hommes blancs à cheveux courts.

Cela n’a guère de sens. Ainsi, dans les grandes villes scandinaves, doit-on surveiller plus étroitement :

  1. les jeunes hommes blancs et blonds ? Certains tuent en effet des blancs et/ou des arabes pour dénoncer l’immigration musulmane.
  2. les jeunes hommes arabes ? Certains veulent tuer pour dénoncer la trop grande liberté d’expression – qui permet notamment les critiques envers l’Islam.

Il n’y a pas à surveiller une ethnie plus que l’autre. Le danger peut venir de partout.

 Smerconish termine d’ailleurs son article sur une superbe contradiction :

Tout le monde doit être contrôlé. Et certains plus que d’autres. Savoir qui ils sont est un processus en constante évolution.

Précisément ! Cette constante évolution nous empêche encore et toujours de nous en remettre au profilage racial.

Se fier à un profil basé sur des considérations de race, de sexe, de nationalité ou de religion, c’est le meilleur moyen de ne pas voir venir la prochaine attaque et de déplorer ensuite l’exception qui confirme la règle.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

Une pensée sur “Non, le profilage de sureté ne doit pas être du profilage racial”

  1. On pourra lire également cet article de l’auteur et conseiller en relations publiques Alan Caruba, qui reprend le même critiquable argumentaire en faveur du profilage racial.

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