Qu’est-ce que le renseignement – 1ère partie

par Kristan Wheaton

Version originale : Sources & Methods http://ow.ly/d5poi – 30 juin 2008

Traduit de l’anglais (américain) par AP

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Le problème que pose le terme renseignement

Note introductive : mon collègue Jim Breckenridge et moi-même passons l’été à réfléchir et à écrire sur le renseignement. Dans notre esprit, il s’agit du renseignement dans l’arène de la sécurité nationale, bien sûr, mais aussi en matière d’application de la loi, dans le secteur des affaires et dans de nombreux autres domaines où l’on peut pratiquer le renseignement ou des activités qui s’y apparentent. J’espère publier ici plus tard au cours de l’été quelques-unes des réflexions de Jim, mais j’ai décidé de commencer par l’un de mes sujets favoris : qu’est-ce que le renseignement ? Je trouve cette question particulièrement intéressante – et je vais d’ailleurs lui consacrer un article en plusieurs parties.

Deux autres remarques, rapidement. Tout d’abord, cet article constitue un nouvel exemple de ce que j’appelle l’enseignement expérimental – à savoir l’utilisation des blogues et des nouvelles technologies pour publier et solliciter les avis des pairs sur ce qui serait normalement considéré comme des travaux de recherche (on trouvera d’autres exemples dans mes séries d’articles consacrés à l’utilisation des wikis pour réaliser des analyses de renseignement, aux termes en usage dans les récents rapports nationaux de renseignement d’appréciation et à la redéfinition des termes de probabilité pour le renseignement d’appréciation [Sur ce dernier concept, cf. l’article Wikipedia qui lui est consacré – NdT]. Ensuite, ceux d’entre vous qui sont familiers de mes précédents travaux pourront trouver que certaines parties de cette série rappellent mon article de 2006, écrit avec Mike Beerbower, intitulé Vers une nouvelle définition du renseignement et publié dans la Stanford Law and Policy Review. Si mon opinion en la matière a évolué depuis, tout le crédit en revient à Mike et à sa contribution.

À première vue, il paraît facile de répondre à la question posée dans cet article : Qu’est-ce que le renseignement ? Tout le monde sait – ou croit savoir – ce qu’est le renseignement. Ça parle d’espions, de secrets et de James Bond. Le renseignement remonte au moins à Sun Tzu – le général chinois qui, il y a 2500 ans, a disserté sur l’utilisation des espions – et peut-être aussi loin que les premiers écrits historiques.

Plus récemment, le renseignement, c’est ce qui a fait défaut aux États-Unis préalablement aux attentats contre les tours jumelles le 11 septembre 2001. Et c’est aussi ce qui a « échoué » en Irak, relativement aux armes de destruction massive de Saddam Hussein. Les agences d’application de la loi comme le Federal Bureau of Investigations (FBI) et le Department of Homeland Security (DHS) déclarent toutes avoir besoin de davantage de renseignement pour faire leur travail. Même des entreprises amassent aujourd’hui du renseignement concernant leurs marchés et leurs concurrents ; jusqu’aux œuvres de charité qui recourent à des techniques proches de celles du renseignement pour veiller sur leurs intérêts propres.

Avec son budget de 100 G$ (en ajoutant à toutes les activités de renseignement de sécurité nationale une vague estimation de ce que les agences d’application de la loi et le monde des affaires dépensent en activités de type renseignement), on peut dire que si les services de renseignement étaient une industrie, elle serait aussi importante que celle des services d’ingénierie aux États-Unis. Et elle serait cinq fois plus importante que l’industrie des services en architecture.

La communauté étasunienne du renseignement est l’organisation la plus connue, mais aucunement la seule du pays. Elle compte 16 agences gouvernementales et emploie plus de 100.000 personnes (dont une petite partie d' »espions »). Voilà qui dépasse largement le nombre d’employés de 3M ou de Microsoft. C’est cinq fois plus que Google et 20 fois plus que T. Rowe Price. Si la communauté américaine du renseignement était une entreprise, elle serait en 45ème position de la liste Fortune 500 – qui répertorie les plus grandes sociétés –, quelque part entre Microsoft et Sears. Et même au sein du gouvernement, elle constitue une vaste organisation, dont le budget représente plus du triple de celui du Département d’État [le ministère étasunien des affaires étrangères – NdT]

Dans bien des communautés, les organisations de renseignement sont des employeurs majeurs ; et les problèmes qu’elles rencontrent ressemblent bien plus à ceux que connaissent les grandes entreprises qu’à ceux auxquels font face les héros du dernier thriller d’espionnage à la mode.

Malgré sa taille, sa longévité et l’importance qu’elle revêt pour les affaires de ce monde, la profession du renseignement – ce qu’elle est et ce qu’elle fait – n’est pas toujours comprise, même dans les rangs de ceux qui la pratiquent. Considérons les quatre activités suivantes :

  • écrire un rapport hautement confidentiel sur le cours des céréales dans un petit État africain ;
  • fomenter un coup d’État dans un pays ennemi ;
  • effectuer des patrouilles de routine dans des quartiers métropolitains contrôlés par le crime organisé ;
  • discuter ouvertement au bar du coin avec des employés d’une entreprise concurrente.

Est-ce que, pour vous, cela sonne comme du renseignement ? En quoi ces situations recoupent-elles votre propre définition du renseignement ?

Considérons maintenant une échelle graduée de 1 à 5, où :

  • 1 représente une activité hors renseignement, qui ne cadre pas avec ladite définition que vous utilisez et
  • 5 une activité qui y correspond parfaitement – ou presque.

À combien coteriez-vous les activités susmentionnées ? Peu importe votre conviction quant aux réponses que vous donneriez. La vérité, c’est que des personnes distinctes donneront des réponses fort différentes. En fait, j’ai moi-même répondu à ces questions, tout comme des centaines d’étudiants et de professionnels du renseignement, et il n’existe pas vraiment de consensus quant aux scores obtenus. Pour la plupart des questions, la répartition des scores obtenus dévie à peine de ce que l’on serait en droit d’attendre de réponses totalement aléatoires.

Pourquoi en va-t-il ainsi ? Prenons l’activité qui consiste à rédiger un rapport hautement confidentiel sur le cours des céréales dans un petit État africain. Certaines personnes vont focaliser sur le fait que le rapport est hautement confidentiel – peut-être même Très Secret. Pour elles, le renseignement est une affaire de secret. Mais en contexte de renseignement, le secret a généralement trait à la difficulté de collecte de l’information, et non à son utilité une fois qu’on l’a acquise.

Ceux qui focalisent sur l’utilité du rapport auront noté que ledit document a trait à un sujet très spécifique, qui est susceptible de n’intéresser qu’un nombre limité de lecteurs. Les professionnels du renseignement en particulier considèrent ce document comme un produit tel que la communauté du renseignement en produit sur une base régulière pour répondre à des besoins généraux, au cas où quelque décideur en aurait besoin à l’avenir. Prise isolément, la classification du document n’est guère signifiante pour des officiers de renseignement expérimentés.

Considérons maintenant l’activité consistant à fomenter un coup d’état dans un état ennemi. Pour beaucoup de personnes qui ne sont pas familières des questions de renseignement, il s’agit là de l’essence même des activités de renseignement. Elle constitue en effet la substance de romans, de films et elle nourrit la conception populaire de ce qu’est le renseignement et de ce qu’il réalise. Pourtant, nombre de professionnels du renseignement ne voient pas du tout ce genre d’activité comme du renseignement. La collecte et l’analyse de l’information relative au pays ennemi correspondent bien davantage à leur propre définition du renseignement. Dans l’esprit de ces professionnels, la décision d’agir, de planifier et d’exécuter le coup d’état est un acte politique. Selon eux, le fait que les actions clandestines relèvent d’organisations de renseignement constitue un anomalie historique et ne correspond pas à une fonction fondamentale du renseignement.

Les deux dernières activités de la liste – un policier sur le terrain et la conversation de comptoir avec des concurrents – soulignent en quoi le renseignement, en tant que profession, a débordé de son traditionnel pré carré, à savoir la sécurité nationale.

Les entreprises, lorsqu’elles observent leurs marché et leurs concurrents ou veillent à la sécurité physique de leurs employés, emploient de plus en plus des outils et des méthodes dont dispose traditionnellement le professionnel du renseignement. En fait – et nous verrons que c’est une évidence lors de notre discussion avec Jim à propos de l’histoire du renseignement –, les besoins des entreprises ont souvent orienté les activités de renseignement et conduit à l’amélioration des capacités de renseignement.

Enfin, bien qu’il puisse sembler d’apparition tout aussi récente, le renseignement policier remonte à plusieurs siècles. La plupart des gens ne voient pas le policier en patrouille comme un agent de cueillette pour le professionnel du renseignement criminel. Cela fait pourtant partie de son rôle (entre autres choses, évidemment).

2ème partie – L’importance d’une définition claire du renseignement

À propos de Kristan Wheaton

Kristan Wheaton, J.D., est maitre de conférences à l’Institute for Intelligence Studies de la Mercyhurst University à Erie, Pennsylvanie (États-Unis). Ancien analyste du renseignement pour l’US Army, il fut notamment chef analyste pour l’Europe, au sein de la Direction du renseignement de l’US European Command, à Stuttgart.

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