Le massacre norvégien, un nouveau mode opératoire

Un article signé Vigie Lance

Les attentats d’Oslo et la fusillade de l’ile d’Utoeya, ont révélé un tout nouveau mode opératoire qui est en fait un amalgame de tactiques utilisées par le terrorisme islamiste, le terrorisme domestique et les tireurs dits de masse :

  • attentats commis en deux endroits distincts, à intervalles rapprochés (technique propre à la mouvance Al Qaïda),
  • fusillade surprise (attentat de Mumbai),
  • voiture piégée bourrée de nitrate d’ammonium devant un édifice du gouvernement (attentat d’Oklahoma City),
  • fusillade de victimes piégées (tireurs de masse).

Anders Behring Breivik, un Norvégien dans la trentaine, extrémiste de droite, a reconnu être l’auteur de ce carnage qui a fait 68 morts et une centaine de blessés. Il faut rappeler que cette tragédie n’est pas le fait d’un commando armé, mais bien celui d’un seul homme. Breivik est ce qu’on appelle un « lonewolf ». Peut-être a-t-il été « conditionné » par d’autres personnes, c’est ce que pourrait révéler l’enquête plus tard. Il a semé la mort avec une précision quasi-chirurgicale. Cette minutie est généralement le propre des terroristes. Quoi qu’il en soit, Breivik a préparé minutieusement son plan durant plusieurs mois, exactement comme les terroristes islamistes et Timothy McVeigh, un ancien militaire inspiré lui aussi par la mouvance d’extrême droite.

Breivik aurait placé une bombe au de nitrate d’ammonium dans une voiture stationnée devant le siège du parlement norvégien. Du même souffle, il s’est ensuite rendu sur l’île d’Utoeya à environ 40 minutes de la capitale, pour fusiller des dizaines de jeunes militants d’un parti travailliste en congrès. Dans les premières minutes cruciales, nul ne pouvait dire s’il y avait d’autres engins explosifs ni s’il y avait un ou plusieurs tireurs. Cette stratégie réglée comme un métronome a semé la confusion au sein des autorités policières et de la population.

L’explosion de la voiture bourrée de nitrate d’ammonium, est une technique utilisée par Timothy McVeigh en 1995 à Oklahoma City. Breivik a aussi emprunté la technique de la fusillade surprise utilisée par des islamistes en 2008 à Mumbai. Finalement, il a assassiné des dizaines de jeunes gens pris au piège, à la manière des tireurs de masse comme Marc Lépine à la Polytechnique, Kimver Gill à Dawson, Cho Seung-hui à Virginia Tech, Eric Harris et Dylan Klebold à Columbine et encore tant d’autres. L’amalgame de ses techniques est une nouveauté en soi.

Breivik a utilisé la passion du jeu en ligne World of Warchaft (WoW) comme couverture de ses activités. De son avis, il faut « savoir se servir des tabous sociaux, c’est un excellent moyen d’empêcher vos proches de fouiner un peu trop dans vos affaires».

Les propos rapportés dans les médias vont de l’ordinaire à l’extraordinaire, mais il y a des nuances à apporter, car selon les rescapés, Breivik portait un chandail avec un écusson de la police, ce qui n’est pas une tenue de combat. Il faut surtout retenir qu’il portait un « déguisement » pour tromper la vigilance.

Anders Behring Breivik a fait parti pendant près de 10 ans du Parti du Progrès, une formation politique de droite populiste qui est notamment hostile à l’immigration, et actuellement principale force d’opposition norvégienne. Il a été membre de l’organisation de jeunesse du parti de 1997 à 2006, et membre du parti entre 2004 et 2006. Ces partis ont sans doute une part de responsabilités dans la radicalisation de certains d’entre eux.

En outre, il semble que ce fut un jeu d’enfant pour Breivik de s’approvisionner en nitrate d’ammonium, cela fut d’autant plus facile que Breivik exploitait une ferme. Or, il n’est pas rare que les fermiers utilisent des tonnes de cet engrais pour leurs champs de culture, et ce, sans éveiller les soupçons. Au surplus, comme la Norvège est membre de l’accord Schengen (espace libre de circulation entre certains pays d’Europe signataires) il peut-être difficile de contrôler les entrées et les sorties de ce fertilisant. Il n’en demeure pas moins que la facilité avec laquelle Breivik a pu obtenir du nitrate d’ammonium a de quoi en troubler plus d’un sur la vigilance des autorités. D’autant plus qu’il avait réussi éveiller leurs soupçons en mars dernier au moment où il aurait acheté de nombreux sacs d’engrais en Pologne. Ensuite plus rien, Breivik semble disparaître des écrans radar. Tout le monde semblait insouciant, police, renseignement, politiciens, tous croyant à tort que la Norvège était à l’abri, comme dans bien d’autres pays d’ailleurs.

Et que dire de la désorganisation et de la lenteur des secours. Hélicoptères cloués au sol, policiers non armés, des bateaux peu puissants ayant des pannes de moteur, la liste d’erreurs s’allonge au fur et à mesure que l’enquête progresse. Certains avanceront qu’il s’agit des aléas du destin, mais de toute évidence, la police norvégienne n’était pas prête à faire face à ces attentats commis par l’un des siens.  La crainte du djihadisme aurait-elle à ce point occulté la menace intérieure ?

Dans ces événements, nul ne peut dire si l’infiltration ou le repérage auraient pu être efficaces, puisque les éléments ayant déclenché la fureur du meurtrier semblent avoir été la convergence de rencontres politiques se tenant à deux endroits distincts, en concordance avec son intention de créer une diversion. Le rassemblement providentiel de ses « proies » sur une ile isolée était on ne peut plus opportun. Machiavel n’aurait pas mieux imaginé…

Qui sont ces extrémistes de droite ?

L’auteur de la tragédie norvégienne semble avoir été fortement inspiré de la philosophie pronée par Theodore Kaczynski, surnommé « Unabomber » et des Turner’s Diaries de William Luther Pierce, fondateur du mouvement nationaliste National Alliance. Ce mouvement d’extrême-droite propose en quelque sorte une suprématie blanche en tant que solution ultime contre toute « menace ethnique » envers les sociétés occidentales.

Le portrait des extrémistes de droite est relativement simple. Il s’agit en fait d’un mouvement à caractère fortement chrétien, qui exclut toute tolérance. L’extrême-droite montre une forte haine envers les autres religions (antisémitisme et anti-islamisme), et une farouche opposition à l’avortement, et une homophobie récurrente. Généralement, ce sont des individus, surtout des hommes, qui se tiennent en petits groupes, les liens entre eux sont très étroits. Ils développent cette idéologie extrémiste dans un milieu familial très strict, souvent de foi chrétienne fondamentaliste. Ils évoluent isolés dans un milieu rural, et fondent une famille à un très jeune âge. Ce sont parfois d’anciens militaires, qui peuvent aller jusqu’à créer une milice parallèle. Il s’agit souvent d’amis d’enfance ou encore d’anciens compagnons d’arme. Bref, ils se connaissent depuis longtemps. Il n’est pas rare de trouver plusieurs de ces individus au sein d’une même fratrie qui s’identifient parfois comme des « gardiens » de la rectitude politique, religieuse et sociale.

En outre, les extrémistes de droite ont un attrait marqué pour les armes à feu, notamment les armes d’assaut. Sans équivoque, ce bouillon de culture radicale et fermée est propice aux comportements haineux et au développement d’habiletés au maniement des armes à feu et des explosifs.

Pourtant, ces gens commettent rarement des attentats comme ceux d’Oslo. Ils s’en prennent généralement à un ou des individus à une plus petite échelle. Les plus dangereux sont les « loups solitaires », imprévisibles, réglés comme un métronome. À un certain moment de leur parcours, ces individus déconnectent de la réalité et se mettent à échafauder des plans d’horreur dans leur monde schizoïde. Une frustration, une impression d’injustice ou encore une situation ponctuelle dans l’actualité peuvent être l’amorce d’une tragédie.

Les extrémistes de droite ont un irrépressible besoin de se distinguer : tatouages, uniformes, drapeaux, symboles font partie de leurs signes distinctifs. Cette idéologie s’exprime aussi au travers d’une sous culture musicale et littéraire exprimant la haine. L’organisation de concert de musique Metal (Black, Heavy, Death) est souvent un prétexte pour recruter et comploter. Pour échapper aux surveillances policières, les participants doivent parfois joindre un lieu de rassemblement tenu secret avant de se rendre sur le site du concert qui est d’ailleurs communiqué au dernier moment. Pour joindre une plus grande masse de gens, les communications se font via les blogues et Internet.

Ils travaillent dans l’ombre, généralement à l’abri des regards indiscrets. Lorsqu’ils sont prêts à passer à l’acte, leur désir de faire connaître leurs desseins est catalysé par l’omniprésence des multiples réseaux sociaux. Ils ne peuvent alors s’empêcher d’exprimer leurs convictions et de faire connaître leur fait d’arme.

Une cybervigie, même 24 heures sur 24, ne pourrait empêcher totalement des massacres comme ceux d’Oslo et ce, même si la très grande majorité des tireurs de masse comme Breivik, diffusent sur Internet juste avant la commission de leur tuerie. En outre, plusieurs mouvements extrémistes s’affichent sur la Toile, la possibilité de les infiltrer en accédant à différents niveaux de pénétration demeure une option. Toutefois, après un certain laps de temps à bavarder sur le Net, vient le jour où une rencontre physique doit avoir lieu et c’est souvent là qu’il y a dérapage. L’agent double doit être crédible, c’est-à-dire avoir la connaissance de la culture d’extrême droite, être issu du même milieu préférablement, il doit tenir des propos extrémistes, voire commettre certaines exactions. En somme, il ne doit pas être un nouveau venu dans le décor.

Néanmoins, l’infiltration est une technique risquée en matière d’extrémisme. Si l’on fait exception des risques pour la vie de l’agent double, il existe aussi pour ce dernier un point de bascule, une possibilité d’émulation en s’identifiant à la cause, mettant ainsi en péril les plans d’infiltration et augmentant de surcroît la vulnérabilité d’une communauté à l’extrémisme du groupe.

Bien que l’infiltration demeure un excellent moyen pour traquer ces extrémistes, le milieu de l’extrême-droite comme celui de bien d’autres extrémismes (de gauche, islamiste) est très complexe à infiltrer, compte tenu de leur caractère « souterrain et fermé », peu enclin à accueillir de nouveaux venus. Dans ces circonstances, la solution à notre portée demeure le suivi des précurseurs et celui du contrôle des armes. En fait, la vigilance peut, sans verser dans la paranoïa ou la délation à tout vent, générer dans certains cas, un premier pas vers la détection de ces radicaux. La disparition d’uniformes de policier ou d’agents de sécurité, l’achat de produits chimiques en grande quantité, les propos extrémistes, sont autant d’éléments qui devraient tirer la sonnette d’alarme des autorités. Évidemment, lorsque placés dans un contexte de vie quotidienne, ces éléments peuvent parfois paraître anodins ou inaperçus.

En 2008, le phénomène inquiétant de l’extrémisme de droite était à son plus haut niveau électoral depuis 1945 dans 18 pays d’Europe. Des fascistes font maintenant partie de coalitions au pouvoir dans cinq pays européens: l’Italie, le Danemark, la Suisse, la Slovaquie et la Lettonie. La situation de l’Europe radicale demeure depuis de plus en plus croissante. Ce qui est préoccupant, c’est que la conjoncture actuelle comporte les mêmes paramètres que ceux observés dans les années trente (crises économiques, crises identitaires, corruptions politiques), soit avant le second conflit mondial. Les fascistes ont toujours joué sur les peurs des populations, profitant du manque de crédibilité des dirigeants politiques au pouvoir afin de faire passer leurs messages. Ces mouvements fascistes à connotation nationaliste ou religieuse constituent sans doute l’un des plus importants risques pour la démocratie.

L’extrémisme de droite est observable aussi en Amérique où la propagande sur les sites Internet est en extension constante. Est-ce que le Canada pourrait vivre une tragédie semblable à celle de la Norvège? Nous devons répondre par l’affirmative à cette question, puisque ce type d’extrémisme radical existe au Canada. Des factions anglo-saxonnes de Calgary s’unissent dans une idéologie commune à des factions francophones du Québec. La barrière de la langue ne semble pas être ici un obstacle. En effet, des groupuscules d’extrême-droite sont toujours actifs d’Ouest en Est du pays. Plusieurs communiquent entre eux via Internet. Face à toute forme d’extrémisme, la vigilance est primordiale. Le Canada se dit pacifique tout comme la Norvège et pourtant, ces attentats ont tout de même eu lieu en Norvège, dans la capitale où l’on décerne le prix Nobel de la Paix…

Rédigé originellement le 23 juillet 2011

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Une pensée sur “Le massacre norvégien, un nouveau mode opératoire”

  1. La Norvège a été surprise par un acte de terrorisme et de barbarie perpétré par l’un des siens : Elle ne s’est jamais souciée du fait qu’elle pouvait devenir une cible pour les terroristes : or, la réalité à travers ce drame l’ a bien rattrapé, on comprend alors , pourquoi il ya eu ce sentiment de cafouillage quant à la réaction pour limiter la perte des vies humaines.Et ceci suscite plusieurs observations :
    Il faut dire qu’en Norvège, il n’ ya pas de ministère de l’ intérieur, et c’ est le ministère de la justice qui exerce son pouvoir de tutelle sur la police; l’ activité de celle-ci est strictement encadrée ; C’ est une police démocratique qui se veut très proche du peuple .
    Or, les actes de terrorisme relève la plupart du temps de l’armée. Pour les norvégiens , il est tout à fait impensable que l’ armée puisse être associée à la police dans ses opérations intérieures
    Il faut toutefois préciser qu’exceptionnellement et de façon très encadrée, l’armée peut être mise à la disposition de la police pour aider au maintien de la sécurité intérieure. En Norvège, on ne trouve aucune unité de maintien de l’ordre militarisée de type gendarmerie ou carabinier comme en Italie.
    Sous un autre aspect, la Constitution norvégienne introduit la possibilité d’un emploi de la force armée contre les citoyens norvégiens eux-mêmes. Les forces armées dans ce cas peuvent alors être utilisées soit si la loi le prévoit, soit s’il y a une menace à la paix publique, et dans cette situation , c’est la constitution qui l’autorise. C’est le ministère de la Justice qui a la responsabilité générale d’assurer la sécurité des Norvégiens en temps de paix. Cela signifie que le ministère de la Défense et les forces armées coordonnent leur travail avec le ministère de la Justice d’une façon un peu plus active.Avec ce qui s’ est passé,il ya lieu de penser que les forces armées devront s, adapter aux nouveaux défis posés par la nouvelle situation : elle auront besoin de devenir plus flexibles pour faire face à la menace terroriste
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