Le Congrès américain fustige encore le profilage de sureté, mais ne le comprend toujours pas

Qu’on l’appelle profilage de sureté, behavior pattern recognition ou évaluation comportementale de la menace, l’empirique et efficace système de sureté qui nous vient d’Israël subit des attaques récurrentes.

Le principal reproche qui est formulé à son encontre est que cette méthode de détection des malfaisants, telle que pratiquée notamment à l’aéroport Ben-Gourion de Tel Aviv, ne serait en fait ni plus ni moins que du profilage racial.

Cette argumentation est pour le moins absurde, quand on sait que si un aéroport dans le monde ne pratique pas le profilage racial, c’est bien celui de Tel Aviv. En effet, les Israéliens savent pertinemment que le profilage racial ne fonctionne pas. Car c’est dans cet aéroport qu’a eu lieu, en 1972, le pire attentat terroriste jamais commis contre l’aviation civile israélienne : descendant d’un vol Air France en provenance de Rome, trois terroristes avaient récupéré leurs bagages (des étuis à violon…) et en avaient extirpé des mitraillettes et des grenades. En l’espace de quelques secondes, le commando avait fait 26 morts et 79 blessés.

Pourquoi les services de sécurité n’avaient-ils pas repéré les assaillants avant leur passage à l’acte ? Parce qu’il s’agissait de trois membres de… l’Armée rouge japonaise ! Alors que les agents israéliens cherchaient à repérer des Palestiniens.

On a le droit de faire une erreur ; mais on n’a pas le droit de faire deux fois la même. Aussi, depuis ce jour fatidique, les services de sécurité de l’aviation civile israélienne ne font plus de profilage racial. Résultat : depuis 1972, on ne compte aucun attentat à bord d’un avion civil ou dans un aéroport d’Israël, pourtant le pays le plus exposé au terrorisme depuis les 50 dernières années.

Ce qui n’empêche pas les autorités aéroportuaires du pays d’être aujourd’hui sur le banc des accusés, devant la Cour suprême. En effet, des associations de défense des droits et libertés leur reprochent de recourir au profilage racial et de pratiquer ainsi une discrimination à l’égard des Arabes israéliens.

S’il y avait vraiment profilage racial, il aurait suffi aux terroristes de recruter des assaillants non arabes pour commettre une foultitude d’attentats à bord des avions civils ou dans les aérogares du pays. CQFD. En fait, les Israéliens évaluent tous les usagers de l’aéroport selon un processus dont la partie émergée est un simple entretien. En quelques questions, l’agent de sureté est capable de déterminer si l’usager constitue ou non une menace. Dans l’affirmative, il est alors pris à part et subit un véritable interrogatoire. Et si davantage d’Arabes – et non pas tous les Arabes – à l’aéroport sont sujets à interrogatoire, c’est en raison d’une stricte gestion des risques : statistiquement, il y a beaucoup plus d’Arabes que de personnes d’autres origines qui fomentent des attentats contre Israël.

En 2001, aux États-Unis, les attentats du 11-Septembre ont bouleversé la sureté de l’aviation civile. Tous les outils technologiques en place n’avaient pas été capables d’empêcher les dix-neuf terroristes islamistes de monter dans les avions pour les mener à leur funeste fin.

Aussi, dès 2003, la Transportation Security Administration (TSA) a cherché à développer de nouveaux outils, en changeant de paradigme. S’inspirant du modèle israélien, l’agence américaine entendait ne plus chercher à détecter seulement des objets dangereux mais aussi des individus dangereux pour l’aviation civile.

La TSA a donc lancé le programme Screening Passenger Observation Techniques (SPOT). Il s’agissait de partir de considérations d’ordre stratégique énoncées par les Israéliens et de les compléter au niveau tactique par diverses théories de psychologie comportementale. La TSA a ainsi formé, au sein de son personnel, des centaines de Behavior Detection Officers (BDO).

L’initiative américaine avait le mérite de faire souffler un vent nouveau dans le monde sclérosé du contrôle préembarquement, tout acquis à des technologies complexes, onéreuses et pourtant peu fiables. Mais le programme SPOT n’a pas tardé à essuyer le feu nourri de détracteurs. On lui reproche ainsi, encore et toujours :

  • de ne pas être efficace : aucun terroriste n’a jamais été arrêté en vertu des prescriptions du programme.
  • de ne pas être fondé scientifiquement : le programme se base sur des théories comportementalistes qui ne seraient pas prouvées scientifiquement.

J’ai déjà écrit ici et ici ce qu’il faut penser de ces allégations critiques. Certes, SPOT a commis l’erreur de mélanger façon patchwork diverses théories dont certaines sont sujettes à caution. Certes, SPOT a besoin d’une révision. Mais son bien-fondé ne devrait pas être ainsi remis en cause.

Pourtant, le Government Accountability Office (GAO), chien de garde du Congrès contre d’éventuels abus de l’administration présidentielle, a publié en mai 2010 un rapport enjoignant la TSA de faire réaliser une évaluation indépendante du fondement scientifique des théories enseignées sur le programme SPOT.

Cette approche ne tient pas. Nous en avons déjà parlé sur ce blogue. Pourquoi y revenir aujourd’hui ? Parce que le même GAO a publié, le 6 avril dernier, un nouveau rapport dans lequel il déclare apporter une preuve supplémentaire de l’inefficacité de SPOT : au cours des trois dernières années, pas moins de 16 terroristes auraient embarqué sur des avions civils au départ d’aéroports pourvus du programme SPOT, sans qu’aucun d’entre eux ne soit repéré par les agents de détection comportementale de la TSA (cf. p.7) :

(…) We examined the travel of key individuals allegedly involved in six terrorist plots that have been uncovered by law enforcement agencies. We determined that at least 16 of the individuals allegedly involved in these plots moved through 8 different airports where the SPOT program had been implemented. Six of the 8 airports were among the 10 highest-risk airports, as rated by TSA in its Current Airport Threat Assessment. In total, these individuals moved through SPOT airports on at least 23 different occasions.

La mauvaise foi n’étouffe pas les membres du Congrès ! En effet, cette allégation est rien moins que grotesque. J’en veux pour preuve les détails que donne lui-même le GAO (cf. p.7, note 13). Selon l’institution parlementaire, ces seize individus auraient ainsi été par la suite impliqués dans :

  • les attentats de Mumbai (Inde) en novembre 2008,
  •  un complot en vue de l’attaque de la base des Marines de Quantico (Virginie),
  •  une tentative de la part de cinq activistes américains de se rendre au Pakistan en décembre 2009 pour suivre une formation et combattre les troupes alliées en Afghanistan,
  • un complot pour attaquer des bâtiments de la ville de New York en 2009,
  • une tentative de fournir main d’œuvre et soutien financier à des terroristes en Somalie en 2008,
  • l’attaque d’une base de l’armée américaine en Afghanistan par un ressortissant étasunien ayant reçu préalablement une formation au Pakistan.

Mais si l’on relit attentivement cette série d’événements, on remarque qu’aucun d’entre eux ne concerne l’aviation civile. Au cours des 23 occurrences répertoriées, pas un de ces seize terroristes n’a cherché  à détourner ou à détruire l’avion au bord duquel il était monté.

En prenant l’avion à ces 23 occasions, ces terroristes n’étaient que des passagers qui se rendaient par avion d’un point A à un point B.

Comment peut-on reprocher aux agents de détection comportementale de n’avoir pas détecté le comportement de ces terroristes prêts à passer à l’action alors que lesdits terroristes n’étaient pas là pour passer à l’action ? Cela reviendrait à reprocher à un policier de ne pas avoir arrêté un voleur qu’il a vu payer son épicerie.

Si le GAO trouve aberrant que ces individus en lien avec le terrorisme aient pu monter dans un avion civil (quelles qu’aient été leurs intentions), l’institution se trompe de cible. Ce n’est pas au profilage de la TSA qu’elle doit s’en prendre, mais au système de la No-Fly List. C’est là une toute autre question.

[Sur ce point, cf. cette analyse sur le présent blogue et ce récent article de la presse américaine]

Certes, des théories de psychologie comportementale à la base du programme SPOT laissent quelque peu à désirer au plan scientifique. Mais les arguments avancés par le GAO pour remettre en question le programme dans son entier ne sont tout simplement pas fondés au plan logique.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

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