Le ministère israélien des transports prend une décision de sécurité… non sécuritaire

Le Jerusalem Post révélait la semaine dernière que le ministère des transports israélien venait de contraindre la compagnie nationale El Al d’annuler la centaine de vols charter directs entre le Nigéria et Israël prévus pour la période des fêtes de fin d’année. Et aucune autre compagnie israélienne ne sera autorisée à assurer la liaison.

Cette décision, prise au vu des renseignements du service de sécurité du ministère des transports, a pour but d’éviter tout attentat, un an après la tentative du Nigérian Umar Farouk Abdul Muttalab, le 25 décembre dernier, de faire exploser le vol 253 de la NorthWest Airlines entre Amsterdam et Détroit.

Ce sont ainsi 28 000 pèlerins chrétiens du Nigéria qui devront trouver une alternative pour se rendre en Terre Sainte. Outre l’impact économique sur l’industrie du tourisme, cette décision administrative s’avère doublement inquiétante du point de vue de la sureté d’Israël.

Tout d’abord parce que, paradoxalement, cette décision accroit le risque d’attentat (1). Ensuite, parce qu’elle constitue un indice majeur de la dérive bureaucratique de l’État israélien (2).

1 – Une décision de sécurité qui compromet… la sécurité

Bien qu’il interdise les vols directs des compagnies israéliennes, le ministère des transports permettra aux pèlerins de se rendre en Terre Sainte à bord d’avions d’autres pays. Cette décision est tout simplement inepte et ce, pour 4 raisons :

  • Vu que seules les compagnies israéliennes assurent une liaison directe entre le Nigéria et Israël, il faudra nécessairement que les pèlerins fassent au moins une escale pour arriver jusqu’en Israël. Or, un vol avec escale est plus dangereux qu’un vol direct : l’escale se révèle en effet une occasion en or (surtout dans les pays africains et du Moyen-Orient) de faire monter à bord une bombe ou des terroristes.
  • Ensuite, depuis l’attentat manqué du 25 décembre dernier sur le vol 253, les contrôles de sécurité ont été considérablement renforcés dans les aéroports nigérians.
  • De plus, dans chaque aéroport où El Al est présente, elle dispose d’un service de sécurité de compagnie aérienne qui est indéniablement le plus efficace au monde. Ce ne sera pas le cas des compagnies  africaines et moyen-orientales qui prendront le relais d’El Al pour convoyer les pèlerins nigérians.
  • Enfin, si l’on peut estimer que la nationalité d’une compagnie aérienne a valeur de symbole pour les terroristes, ce n’est pas, loin s’en faut, le seul critère de choix de leur cible. D’ailleurs, dans un premier temps, le ministère des transports avait demandé à El Al d’enlever son logo sur les avions devant transporter les pèlerins d’Abuja à Tel Aviv ! Il faut une bonne dose de naïveté pour penser qu’un terroriste va s’arrêter au logo sur l’empennage de l’appareil : faire sauter un avion de ligne – même philippin ou chilien – dans l’espace aérien d’Israël, ce serait déjà une éclatante victoire pour les terroristes.

En définitive, pour assurer la sécurité des pèlerins nigérians et de l’espace aérien d’Israël, le ministère des transports vient donc de prendre la décision la moins sécuritaire qui soit.

Mais cette décision administrative du ministère des transports constitue également pour Israël…

2 – Un grand bond stratégique en arrière

Elle met en effet en évidence un début de capitulation d’Israël face au terrorisme. Il s’agit pourtant de l’État du monde le plus ciblé par le terrorisme mais qui, dans ses avions de ligne et ses aéroports :

  • ne déplore aucun attentat depuis 1972,
  • bénéficie d’un des systèmes de sureté et de renseignement les plus efficaces au monde,
  • n’a jamais cédé un pouce de terrain aux terroristes.

Et soudain, tabula rasa ! Un ministre de second plan décide qu’il existe une panacée sécuritaire : le Cover Your Ass bureaucratique.

Cet apparent non-événement nous semble en effet s’inscrire dans ce que le président du Middle East Forum, l’Américain Daniel Pipes, qualifiait sur son blogue en janvier 2009 d’«incompétence stratégique d’Israël

Plus humblement, nous partageons l’avis de cet éminent spécialiste du Moyen-Orient, tout du moins en matière de sureté aérienne. En effet, voilà déjà deux ans que nous avons vu se dessiner, au sein de l’administration israélienne, une tendance à remettre en cause son efficace et efficient système de sureté basé sur l’humain pour le remplacer peu à peu par des solutions technologiques. On parle ici de gadgets hi-tech dont le bien-fondé et l’efficacité n’ont jamais été établis (comme le détecteur de pensées néfastes) et dont l’implémentation ferait même courir de graves dangers à l’aviation civile (notamment le programme Code positive).

Il n’est pourtant pas si loin, le temps où Israël prenait d’abord l’avis de ses services de renseignement en matière de sureté nationale. Comme se fut le cas en septembre 2008 à Roissy-CDG, lors d’une alerte à la bombe contre un vol d’El Al. Là où les compagnies aériennes de tous les pays démocratiques auraient fait vider et inspecter illico presto l’avion par des chiens et des démineurs, El Al s’était assuré auprès du Shabak (ou Shin Bet, le service israélien de sécurité intérieure) du niveau de la menace. Et l’avion avait décollé sans autre forme de procès.

Il est à craindre que, la prochaine fois, le ministère des transports israélien impose à la compagnie de traiter un tel incident… à l’occidentale.

En faisant prédominer le service de sécurité d’un ministère mineur sur le Shabak, la bureaucratie israélienne tente donc de s’aligner sur le déplorable modèle américain de sureté des transports. Et ce n’est même pas pour faire plaisir aux Américains ! Mais parce que quelque haut-fonctionnaire israélien a pris peur. Et ça, c’est déjà une victoire pour les terroristes.

Cet article est également publié sur le blogue @éroNote.

À propos de Arnaud Palisson

Arnaud Palisson, Ph.D. fut pendant plus de 10 ans officier de police et analyste du renseignement au Ministère de l'intérieur, à Paris (France). Installé à Montréal (Canada) depuis 2005, il y a travaillé dans le renseignement policier puis en sureté de l'aviation civile. Il est aujourd'hui analyste en sécurité de l'information et en renseignement d'entreprise.

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